B. « FAMILLE ET SOCIETE ».Que faut-il conserver du conservatisme?

Posté par papaours le 16 juin 2017

Tiré de La Nef  de Juin 2017 (N° 293)

Philippe Bénéton

 

Le vocabulaire politique est plein d’écueils et d’embûches. Le mot conservatisme en est un exemple, il est tiraillé aujourd’hui entre différentes significations: le conservatisme qu’incarnent de Maistre et de Bonald se distingue fortement de celui du parti de Mme Theresa May ou du néo-conservatisme américain. La différence centrale est celle-ci: le premier est fondamentalement anti-moderne tandis que les seconds ne mettent plus en question les premiers principes de la modernité libérale (l’égalité de droit, les libertés publiques). Le conservatisme contemporain est en fait un libéralisme conservateur. Mais s’opposer à l’usage a des coûts, c’est pourquoi on tiendra pour équivalents « conservatisme moderne » et « libéralisme conservateur ».

 

LA RÉACTION CONSERVATRICE

 

La doctrine conservatrice est née contre-révolutionnaire. Les Pères fondateurs du conservatisme (Burke d’abord et puis Maistre et Bonald) ne condamnent pas seulement les pratiques de la Révolution française, ils récusent dès l’origine les principes dont elle se réclame. Les Lumières, les Droits de l’homme, autant d’illusions ou de prétextes qui sont contraires à la nature de l’homme moral et social. L’argumentation se ramène à trois critiques fondamentales:

 

1/ Une critique épistémologique: les révolutionnaires se montent la tête, ils ne prennent pas la mesure des limites de la raison humaine. Faire table rase pour reconstruire à neuf est une entreprise insensée. La sage raison indique un chemin tout différent: faire crédit à ce savoir que l’expérience et le temps ont engrangé dans les us et coutumes. La tradition est bonne parce qu’elle est le fruit d’un processus qui procède par essais et erreurs (elle est à la fois sélection et transmission) et parce qu’elle s’adapte aux caractères particuliers de chaque peuple. « L’individu est sot [ … 1, mais l’espèce est sage » (Burke).

 

2/ Une critique sociologique: la bonne société n’est pas un simple agrégat d’individus, elle est une communauté vivante et ordonnée. L’individualisme moderne dénoue les véritables liens sociaux qui sont des « liens d’attachement » (Southey) au profit de relations impersonnelles et utilitaires. Les attaches solides sont celles qui se créent au sein des communautés, autrement dit celles qui unissent les parents et leurs enfants, les fidèles à l’Église, les paysans à leurs villages, les Français ou les Anglais à leur patrie… Fonder la société sur de simples règles du jeu, c’est bâtir sur du sable.

 

3/ Une critique politique: le juste pouvoir est extérieur aux individus. La démocratie viole l’inégalité qui est dans la nature même et elle sape la véritable autorité politique qui doit contenir, maîtriser les passions humaines. La politique a une dimension morale. Comment le pouvoir pourrait-il jouer ce rôle si son principe de légitimité ne le rendait pas indépendant des volontés des individus? En fin de compte, l’homme s’insère dans un Ordre créé, il doit se soumettre à la nature des choses en même temps qu’à la sagesse de la tradition.

 

LES FAIBLESSES DU CONSERVATISME CONTRE-RÉVOLUTIONNAIRE

 

Pour l’essentiel, ces faiblesses sont, semble-t-il, celles-ci:

 

1/ Les contre-révolutionnaires ou conservateurs européens ont fait l’éloge de la tradition, opposée à l’universalisme abstrait des Lumières, mais ils n’ont jamais défendu que certaines traditions, celles de la vieille Europe. Un temps sans doute, ce traditionalisme a fait leur force – ils pouvaient s’appuyer sur une longue histoire contre ceux qui la dévoyaient –mais à partir du moment où l’histoire prenait durablement un nouveau chemin, ils butaient sur une difficulté. Comment plaider l’histoire contre l’histoire? Comment se réclamer de la tradition et récuser celles qui se formaient et se développaient au sein des régimes modernes? Les contre-révolutionnaires ont été amenés à mutiler l’histoire et à figer la tradition. A cela s’ajoute que le traditionalisme conduit logiquement à un relativisme culturel qu’il est difficile de concilier avec ce que croient par ailleurs les conservateurs: faut-il, au nom du respect des traditions, mettre sur le même plan pratique barbares et pratiques civilisées? Les vieux Romains qui s’opposaient au christianisme au nom de la religion traditionnelle avaient-ils raison ? La tradition n’a jamais de vertus que conditionnelles.

 

2/ La théorie, disent les contre-révolutionnaires, ne vaut pas une heure de peine. Les hommes peuvent se diriger au détail, c’est-à-dire dans les affaires précises et concrètes, ils sont impuissants à penser l’ordre politique et social comme un tout. Les choses sont compliquées, elles sont variables, ceux qui veulent tout réformer sur la base de principes abstraits sont des sots. Cependant, l’expérience politique moderne ne dit pas que cela: elle dit sans nul doute les conséquences funestes d’une Raison idéologique qui se prend pour la Providence et méconnaît la nature et la condition humaines; mais elle dit aussi le succès, de son point de vue, de la modernité libérale dans sa version modérée. Les Pères fondateurs du libéralisme avaient promis l’égalité de droit, la liberté et le confort pour tous. En gros, ces promesses ont été tenues. Après une longue période de résistance, l’Église catholique a pris acte de certains progrès: «II est certainement vrai qu’un sens plus aigu de la dignité et du caractère unique de la personne humaine aussi bien que du respect dû au cheminement de la conscience individuelle constitue un gain réel de la culture moderne » (Jean Paul II, Veritatis Splendor).

 

Mais il y a autre chose. La modernité libérale n’est pas d’un seul tenant. Si d’un côté elle est davantage conforme à la nature, d’un autre elle s’en éloigne à grands pas. Face à cette évolution, toute une part de la critique conservatrice reprend ses droits.

 

SUR L’HÉRITAGE DU CONSERVATISME

Notre modernité libérale s’éloigne de la nature en vidant ses propres principes – l’égalité, la démocratie, les droits de l’homme – de toute substance. Pourquoi les droits de l’homme? Non pas en raison d’une nature commune, mais parce que les volontés individuelles sont reines. Pourquoi l’égalité? Non pas parce que le fait d’être homme a un sens mais parce que l’humanité de l’homme se réduit à sa liberté indéterminée. Les individus sont autonomes, ils sont souverains. Ces principes sont devenus quasi officiels depuis la révolution morale des années 1960 et ils déroulent leur logique. Contre ces principes et leurs conséquences, la pensée contre-révolutionnaire offre des antidotes:

 

1/ Le mythe de l’autonomie: l’homme de la modernité radicale, l’homme parfaitement autonome, est une fiction. Les contre-révolutionnaires français, après Aristote et saint Thomas, après Burke, n’ont cessé d’insister avec des arguments difficiles à réfuter sur la dimension sociale de l’existence humaine: l’homme ne se fait pas tout seul, il reçoit des autres (ses proches, ses contemporains, les générations passées) bien davantage qu’il ne donne; l’homme ne vit pas tout seul, il a profondément, fondamentalement, besoin des autres parce qu’il est un être de relation. L’autonomie pleine et entière est un rêve et un rêve pernicieux. La conséquence est celle-ci: au sein de la société moderne, les liens forts entre les hommes se défont au profit de liens faibles. La critique sociologique des conservateurs n’a jamais été aussi pertinente.

 

2/ Le mythe de la solution: l’une des grandes illusions de notre modernité radicale est celle du système providentiel. Les hommes sont innocents quelles que soient leurs conduites, les procédures suffisent, les solutions suivent. Le système (l’organisation politique, les mécanismes sociaux, les techniques pédagogiques…) dispense les acteurs de toute obligation substantielle. Contre cette forme d’utopie, la pensée contre-révolutionnaire rappelle des vérités simples et essentielles: que, s’il est des systèmes pervers, il n’est pas de système providentiel, qu’on ne peut obtenir le Bien sans demander aux acteurs de bien se conduire, que les mœurs comptent et qu’il faut du temps pour faire de bonnes moeurs. La politique ne se réduit pas à une mécanique.

Dans cette perspective, celui qui, au sein de la pensée contre-révolutionnaire, a le mieux éclairé les limites de toute solution en politique est Edmund Burke. La politique, dit-il, a toujours quelque chose du bricolage. Elle n’aboutit au mieux qu’à des points d’équilibre parce que les fins sociales se limitent mutuellement.

 

3/ Les dangers de l’abstraction: la pensée moderne s’égare dans les « nuées », disent les contre-révolutionnaires, elle ampute l’homme réel, l’homme en chair et en os. D’un côté, elle découpe le sujet humain en rôles sociaux – le consommateur, le sujet de droit, le malade… – et par là s’engage dans des logiques qui ignorent l’homme comme un tout (l’économisme, le technicisme…). D’un autre côté, l’abstraction moderne tend à tout niveler au nom du sacro-saint principe d’égalité. Les différences vitales s’effacent, la qualité perd ses droits. La difficulté consiste à penser à la fois l’égalité et les inégalités. Là encore, il faut tâtonner à la recherche d’un point d’équilibre.

Récapitulons. La pensée contre-révolutionnaire a pour défaut de rejeter en bloc tout le monde moderne. L’erreur symétrique consiste à rejeter en bloc toute la pensée contre-révolutionnaire. Il faut distinguer, il faut autant que possible faire le bon tri: au sein de la modernité, au sein de la pensée contre-révolutionnaire. Plus précisément, il s’agit de combiner:

- Le rejet du traditionalisme inconditionnel mais aussi celui du constructivisme radical. Autrement dit: le temps n’a pas nécessairement raison mais il y a des choses que seul le temps peut faire; la raison politique et sociale n’est pas providentielle, elle n’est pas non plus infirme.

- L’adhésion à l’égalité moderne en tant qu’elle est la reconnaissance de l’honneur d’être homme que partage tout être humain, mais le rejet de l’égalité moderne en tant qu’elle est fondée sur une liberté indéterminée. Il y a une dignité, pour une part mystérieuse, propre à l’être humain en tant que tel, mais il n’en résulte pas que toutes les conduites se valent.

- Le rejet de la souveraineté de l’individu mais l’affirmation des droits de la conscience: l’homme n’est pas, ne saurait être pleinement autonome, il ne s’ensuit pas que les communautés aient permission d’être oppressives.

Autrement dit, la bonne formule ou la moins mauvaise est peut-être celle d’un libéralisme conservateur ou, si l’on veut, d’un conservatisme moderne. En tout cas elle ne peut être qu’une formule mixte, et elle doit tenir compte des singularités historiques. Burke et davantage encore Tocqueville ont toujours beaucoup à nous apprendre.

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B. « RELIGION ». L’EVANGELISATION POUR LES NULS.

Posté par papaours le 25 juin 2017

Tiré de Famille Chrétienne n° 2057 du 17 au 23 juin 2017

 Article de Juliette Levivier

 

Si, de ta bouche, tu affirmes que Jésus est Seigneur; si, dans ton cœur, tu crois que Dieu L’a ressuscité ; alors, tu seras sauvé (Rm 10, 9).

 

Evangéliser? Vous voulez «évangéliser»? Mais vous allez vous faire lapider ! Maintenant que la laïcité est devenue la religion officielle, l’évangélisateur se sent parfois un peu seul… Dans une société qui renie ses racines chrétiennes, tout ce qui ressemble à une annonce de la foi est aussitôt requalifié de prosélytisme fanatique, voire de fascisme.

 

Paradoxalement, les apôtres du « vivre ensemble » ont effectivement la lapidation facile ! Même certains chrétiens estiment qu’annoncer la Bonne Nouvelle est une insupportable atteinte à la liberté individuelle… Les missionnaires à l’ancienne qui se sont fait trucider sur tous les continents pour porter Jésus aux Indiens, aux Pygmées, aux Chinois et aux Papous doivent se retourner dans leur tombe… Et il y a de quoi ! Comme saint Paul autrefois, «l’Évangile nous presse ». Qui portera l’Évangile aux nations si nous, nous ne le faisons pas?

 

Résumé par saint Luc, le message tient en peu de mots : « Jésus est le Seigneur » (Ac 11, 20). Le cœur de l’évangélisation, c’est l’Évangile, et le cœur de l’Évangile, c’est Jésus. Donc, évangéliser, c’est parler de Jésus. CQFD. Or, « ce Jésus, Dieu L’a ressuscité [ ... ], nous en sommes témoins » (Ac 2, 32), affirme Pierre. «Nous avons vu et nous attestons que le Père a envoyé son Fils comme Sauveur du monde», confirme Jean (1 Jn 4, 14).

 

Avec Pierre, avec Jean, Paul et tous les Apôtres (donc avec et dans l’Église), nous le proclamons : mort pour nos péchés, Jésus est ressuscité pour nous donner la vie éternelle. Voilà, en quelques mots simples, ce que l’on appelle le kérygme : une première annonce du salut, le noyau dur de notre foi.

 

Kérygme, voilà un mot d’autant moins barbare qu’il est d’origine grecque! Il signifie « proclamation ». Pas une petite annonce confidentielle, non, non : une proclamation, une vraie, à voix haute, sur la place publique par un crieur assermenté. Pour les Grecs de la grande époque, un kérygme était l’annonce publique d’une victoire militaire, d’une médaille aux JO, bref d’une bonne nouvelle à diffuser largement. L’Évangile, Bonne Nouvelle entre toutes, a évidemment une dimension kérygmatique : il doit être proclamé, crié sur tous les toits, avec joie !

Missionnaires du catéchisme paroissial, de l’aumônerie du lycée, de l’hôpital ou de la prison du quartier, du catéchuménat, de la préparation au mariage, de l’accompagnement des personnes souffrantes et en deuil, assermentés par notre baptême et notre confirmation, nous sommes les crieurs de l’Évangile. Inutile de nous perdre dans des discours édulcorés qui font « pschitt » : toute première annonce de la foi, dont nous portons la responsabilité dans les missions que l’Église nous confie, tourne autour du kérygme.

 

Concentrons-nous sur l’essentiel: si les brebis repartent en sachant que Jésus les aime tant qu’Il a donné sa vie pour elles, pour les sauver, elles, et que maintenant Il est vivant à leurs côtés, chaque jour pour les éclairer, les fortifier, les libérer (le pape François, La Joie de l’Évangile, n’ 164), nous n’aurons pas perdu notre temps.

 

Evangéliser, ce n’est pas manipuler les masses innocentes, convertir l’infidèle à coups de versets bibliques ou conquérir du terrain au bazooka, mais se faire l’humble serviteur de l’Évangile, témoigner de l’amour de Dieu, annoncer le salut et porter le Christ à ceux qui ne Le connaissent pas encore, avec tout ce que cela suppose de patience, de délicatesse, d’humilité, de simplicité, et aussi d’assurance dans la foi. Souvenons-nous, lorsque nous doutons de nos talents de hérauts, que les Apôtres n’étaient pas des « pros de la com’ », mais qu’avec l’aide de l’Esprit Saint, ils ont fait des choses étonnantes !

 

La mission nous dépasse? Évidemment, qu’elle nous dépasse ! Alors, dépassons-nous pour dépasser ce qui nous dépasse. Prions l’Esprit Saint de nous fortifier, de nous inspirer, de nous remplir de cette assurance qui portait les Apôtres (Ac 2, 29). Reposons-nous sur l’Église, portée par la dynamique de la nouvelle évangélisation. Aujourd’hui encore, beaucoup de nos frères chrétiens versent leur sang pour le Christ, pensons-y si, d’aventure, nous faiblissons…

 

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Jean, qu’est-ce qu’il a vu dans la tombe de Jésus ?

 

Là, Joséphine, je vais t’étonner! Qu’a vu Jean en entrant dans le tombeau? Rien, ou presque : juste deux morceaux de tissu…

 

En courant vers le lieu où le corps de Jésus avait été déposé trois jours plus tôt, Jean a eu le temps de réfléchir. Les femmes lui ayant dit qu’elles avaient vu Jésus ressuscité et bien vivant, il savait ce qu’il allait trouver : un tombeau vide. Cela ne prouvait pas pour autant que Jésus était ressuscité, n’importe qui aurait pu prendre son corps et le déposer ailleurs. Ce qui a frappé Jean, nous dit l’Évangile, c’est que si le corps de Jésus n’était effectivement plus là, les linges qui L’avaient enveloppé étaient bien à leur place.

 

Jean, tu t’en souviens peut-être, était au pied de la Croix lors de l’agonie et de la mort de Jésus. Il a certainement aidé Joseph d’Arimathie à Le descendre de la Croix et à Le transporter dans le tombeau. Ils L’avaient alors enveloppé dans un grand morceau de tissu (que l’on appelle un linceul) et noué des bandes de tissu autour de ce linceul, pour qu’Il ne glisse pas. Ce qui a provoqué comme une illumination dans le coeur de Jean, ce sont ces linges «  bien à leur place », avec les bandelettes encore nouées, comme si Jésus s’était évaporé. Peut-être a-t-il vu aussi l’empreinte du corps et du visage de Jésus sur ce linceul, si l’on suppose qu’il s’agit bien de celui de Turin?

 

« Il vit et il crut », nous dit Jean lui-même ! Ce n’est pas son petit génie personnel qui lui a permis de croire l’incroyable en n’ayant rien vu d’autre qu’un linceul vide ! C’est une grâce particulière de l’Esprit Saint. Il a cru, car il était capable de croire, avec la grâce de Dieu, comme Pierre, auquel Jésus avait dit, quand il avait reconnu en Lui le Christ, le Fils de Dieu: « Ce n’est pas la chair et le sang qui t’ont révélé cela, mais mon Père qui est aux cieux » (Mt 16, 17)

 

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B. « FAMILLE ET SOCIETE ». UNE RÉACTION FRANÇAISE

Posté par papaours le 16 juin 2017

Tiré de La Nef, N° 293 de Juin 2017. DOSSIER « Le conservatisme »

Article de Chantal Delsol

 

 

La Manif pour tous et plus encore les multiples initiatives qu’elle a suscitées sont le signe d’un renouveau du conservatisme unique dans son genre, seule la France ayant vu se lever une jeunesse formée et décomplexée pour s’opposer à la déconstruction de la famille.

 

Sans conteste il y a un renouveau du conservatisme en France. Ce phénomène est très récent. Quelques années peut-être. Il est apparu à l’occasion des Manif pour tous. Le succès considérable de ces manifestations était une surprise. Mais ce qui s’est passé après, encore plus. Dans les mois et les quelques années qui ont suivi, se sont créés un nombre incroyable d’associations et de groupements au sein de ce courant de pensée. Ces associations touchent tous les domaines possibles, en leur appliquant leurs principes. Comme si toute la vie sociale était à repenser. Et c’est le cas en effet. Le phénomène dont je parle est loin d’être clos. Nous sommes, en ce moment même, en pleine effervescence de re-création. On a l’impression que chaque jour apparaissent de nouveaux mouvements d’obédience conservatrice, concernant tous les domaines. Merci Taubira.

 

Ce réveil qui est pour nous, conservateurs, une divine surprise, ne laisse pas de poser des questions. D’où viennent tous ces gens, ou plutôt tous ces jeunes, car c’est la génération des 20-40 ans qui se lève? On dirait un continent qui sort de l’eau, jusque là ignoré. 11 faut d’abord préciser ce que nous savons tous : le conservatisme est détesté et interdit de parole depuis cinquante ans, assimilé au vichysme et au fascisme. Qu’il ait été tout à fait silencieux ne signifie pas qu’il n’ait pas existé durant tout ce temps: il était simplement dissimulé. Dans les familles conservatrices on déployait en secret une contre-culture qu’il ne s’agissait pas d’exhiber à l’école. Pourtant, on sait bien qu’à force de ne pouvoir dire ce qu’on pense, on cesse peu ou prou de le penser. L’émergence de ce continent conservateur est donc un mystère. D’autant plus que la génération de 68 ayant refusé par principe de transmettre, on se demande comment elle a pu produire des enfants riches de substance. Les familles conservatrices, en général dotées de nombreux enfants, transmettaient en secret par la force des choses. C’est ainsi qu’elles constituaient dans le silence un formidable réservoir qui allait se montrer au grand jour à l’occasion de la loi sur le mariage. Nous avons devant les yeux une sorte d’immense coming out, suscité par un événement: des lois sociétales carrément monstrueuses. Merci Taubira.

 

Il faut mesurer la distance parcourue pendant ces cinquante dernières années, et le changement profond qui s’est accompli. Dans les années soixante, le mouvement conservateur existe bien, quoique minuscule et, évidemment, détesté par la presse et par l’opinion. Les journaux de droite sont beaucoup moins nombreux qu’aujourd’hui. Les intellectuels sont presque tous marxisants d’une manière ou de l’autre, à ce point que des universitaires comme Julien Freund sont ostracisés en permanence. La « philosophie française » de Derrida et Deleuze bat son plein. Une grande partie du clergé se prosterne devant le marxisme s’il ne l’adopte pas. Les conservateurs chrétiens forment des groupuscules comme les Silencieux de l’Eglise ou les réseaux « Ichtus ». Ces gens existent. Au congrès de Lausanne qui a lieu chaque année, organisé par ce qui deviendra « Ichtus », plusieurs milliers de jeunes se pressent. Pourtant, ces mouvements très limités ne sont en aucun cas le « fer de lance » qui peut, comme les révolutionnaires de 1917, renverser une situation. Il y a parmi eux beaucoup de gens très pieux mais bien peu d’intellectuels. Ils sont extrêmement civilisés, mais trop souvent incultes. En bref, ces gens ont l’immense mérite d’avoir veillé la flamme vacillante à une époque de catacombes ; mais ils n’avaient en aucun cas les moyens de sortir du tunnel.

 

La situation que nous avons devant les yeux aujourd’hui est très différente. Les groupes de jeunes chrétiens conservateurs révélés au moment de la Manif pour tous, sont nombreux, mais pas seulement. Ils sont décomplexés, et osent dire frontalement ce qu’ils croient et pensent. Et ils ont le niveau de culture qui justement le leur permet. J’ai coutume de résumer la différence entre les deux époques d’un seul exemple signifiant: dans les années 60, les premiers à l’agrégation étaient des trotskystes, aujourd’hui les premiers à l’agrégation sont des Veilleurs. C’est là l’espoir. Quand on est mal aimé et qu’on veut être un fer de lance, il faut tenir le rang sur tous les plans, et la ferveur ne suffit pas.

 

Pourquoi les conservateurs sont-ils récusés et même détestés – car ils le sont encore aujourd’hui, même si leur existence s’affirme davantage de jour en jour? Dans la deuxième moitié du XX° siècle, le marxisme omniprésent et sous toutes ses formes a été le fossoyeur du conservatisme, qui, il faut le dire, a creusé aussi sa propre tombe en s’alliant tout au long du siècle avec les fascismes de toutes obédiences. Mais derrière le marxisme en perte de vitesse s’est développé un courant progressiste/technocratique, qu’on voit proliférer dans les institutions européennes, tout aussi hystérique contre les conservatismes de tout poil. Au fond, on peut dire que le conservatisme, qui se définit par la croyance que le progrès a des limites, se heurte au fil des décennies à un mouvement multiforme qui n’accepte pas l’idée même de limite. Le marxisme n’était que l’une des formes de ce mouvement, aujourd’hui concrétisé par l’individualisme de la « société liquide ».

 

 

RÉPONSE AUX DÉLIRES « SOCIÉTAUX »

 

Les mouvements émancipateurs sont allés tellement loin dans le franchissement des limites qu’ils ont fini par faire sortir de leurs gonds tout un monde de gens bien élevés, incapables de marcher dans les flaques et a priori persuadés que si la vie quotidienne est bien menée, la sagesse des nations a toujours le dernier mot. La sortie de l’ombre des conservateurs catholiques est la réponse à des délires « sociétaux » jamais vus auparavant. D’une part, c’est un signal envoyé à la société devenue païenne, que les catholiques existent encore; et que même s’ils reconnaissent n’être plus en chrétienté, ils participent aux débats et le font savoir – le judéo-christianisme est la seule culture au monde qui refuse de tuer les nouveau-nés surnuméraires et les vieillards inutiles, parce que pour elle la dignité de la personne n’est pas décrétée par la société, elle est intrinsèque à la personne. D’autre part, c’est un signe de refus adressé au nihilisme contemporain – le judéo-christianisme comme toutes les autres cultures refuse de légitimer les courants adeptes de perversions anthropologiques, lesquels peuvent selon les siècles tantôt prôner l’inceste (Diogène le cynique), tantôt légitimer le « mariage » entre personnes du même sexe (Néron), tantôt tenir la cruauté gratuite pour un bien (Sade).

 

Quand on parle avec nos voisins européens ou québécois, on mesure à quel point cette réaction française est unique en son genre. Dans la plupart des pays de la zone, ces réformes païennes ou nihilistes se sont accomplies sans bruit ni contradiction, comme une affaire absolument naturelle. Il faut croire que dans le pays de Robespierre et de Vincent Peillon, le fondement a résisté.

 

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B; « FAMILLE ET SOCIETE » . Attentats de Londres: les défis de l’«uber-terrorisme»

Posté par papaours le 14 juin 2017

 

Tiré du Figaro du 5 juin 2017

Article de Hughes Moutouh

 

Un nouvel attentat meurtrier vient de frapper la capitale britannique, deux semaines après la tragédie de Manchester. Le mode opératoire nous est malheureusement devenu familier : une camionnette bélier qui percute des passants dans un lieu fréquenté, puis des tueurs qui finissent leur cavale sanglante, armes à la main, avant d’être abattus par les forces de police.

 

Il est encore trop tôt pour connaître le profil des assaillants. Peu importe, du reste. On le connaît déjà : sans doute de jeunes Britanniques issus de l’immigration, élevés en Angleterre, ayant fait plus ou moins officiellement acte d’allégeance à l’État islamique. Le mode opératoire fait plus penser à celui de «néophytes» qu’à celui de djihadistes endurcis, de retour du front irako-syrien. Peu de logistique, peu de savoir-faire, mais une féroce envie de tuer.

 

C’est une évidence bonne à rappeler : Daech a révolutionné le terrorisme, comme Uber et ses avatars sont venus bouleverser l’économie. Quand on y songe, le processus est très similaire, toute chose égale par ailleurs. Le système ancien reposait sur un marché oligopolistique hypercentralisé et spécialisé. Les organisations terroristes se sont construites historiquement en miroir des états-majors militaires traditionnels : fortement hiérarchisés et reposant sur une organisation professionnelle très réglementée. Une organisation repérait des individus, cherchait à les convaincre de la justesse de sa cause, investissait lourdement pour les former, les équiper et les projeter à l’étranger. Il fallait structurer des réseaux, mettre en affaire sérieuse, qui nécessitait du temps et de l’argent. Les opérations spectaculaires étaient complexes, donc rares. C’était le XXe siècle… Depuis, les choses ont bien changé.

 

Avec Daech, est arrivé l’« uber-terrorisme ». Une plateforme sur le Web met en contact des commanditaires avec des prestataires, partout dans le monde. Un peu comme les fondateurs d’Uber ont monté un service de chauffeurs privés à la demande, permettant à de simples particuliers de transporter des usagers, Daech a brisé les codes du terrorisme en le libéralisant totalement. Le coup de génie de l’État islamique est d’avoir compris que la main-d’œuvre n’était pas rare, mais pléthorique. Qu’il suffisait d’abattre les barrières à l’entrée de la filière, d’abolir la sélection et les intermédiaires pour révolutionner le terrorisme. Daech a compris que tout homme ayant un compte à régler avec la société était un terroriste en puissance, pour peu que l’on sache canaliser sa haine. Pour cette organisation 2.0, les terroristes en puissance constituent une « force de travail » disponible comme l’eau sortant d’un robinet, que l’on ouvre ou que l’on ferme à volonté. Presque n’importe qui peut devenir terroriste, pour peu qu’il en ait ou qu’on lui en donne, à un moment donné, l’envie. Le modèle économique de cet « uber-terrorisme » est tellement parfait que les candidats terroristes sont considérés comme des contractants individuels auxquels incombe même la charge du financement de l’opération. Daech offre un sens à la vie de ses « entrepreneurs indépendants » et leur garantit la célébrité, mais, en échange, il leur est demandé d’assumer tous les coûts, comme se procurer un véhicule ou des armes.

 

Face à la révolution que constitue cette nouvelle forme de terrorisme, les États victimes de leur force de sécurité sont dépassés. Jamais ils n’ont eu à faire face à un danger aussi permanent, diffus et généralisé. En moins de dix ans, la menace a non seulement changé d’échelle, mais presque aussi de nature. Notre appareil répressif (renseignement-police-justice) doit s’adapter en permanence pour lutter contre les deux formes, pour ne pas dire les deux générations de terroristes auxquelles il est aujourd’hui confronté. Pour ce qui est des djihadistes issus des filières irakiennes, syriennes ou libyennes, nos services ont une certaine expérience utile. Nous savons, la plupart du temps, les identifier, les suivre à la trace et les neutraliser. Reste que leur nombre et les problèmes de circulation de l’information entre les États leur donnent parfois un avantage stratégique décisif.

 

Mais le vrai défi concerne ces nouveaux « entrepreneurs individuels» de la terreur, apparus ces deux ou trois dernières années. Si nous n’y prenons pas garde et continuons d’appliquer les mêmes bonnes vieilles recettes à ce phénomène inédit, ne risquons-nous pas de connaître le sort que réserva en 1964 un jeune boxeur ambitieux mais inexpérimenté, nommé Mohamed Ali, au vieux champion du monde des poids lourds, Sonny Liston?

 

Jamais les fondations de nos sociétés libérales n’auront été soumises à une telle épreuve, du moins en temps de paix. Car nous sommes bien en paix actuellement, en dépit des discours mobilisateurs qui nous sont tenus. En temps de guerre, de vraie guerre, comme entre 1914 et 1918, par exemple, nos concitoyens ont su accepter le sacrifice de leurs droits et libertés individuels pour assurer le salut de la patrie. Quand un pays est en guerre, son gouvernement instaure la censure, interdit la liberté de réunion et d’aller et venir, interne les opposants dangereux ou les dissidents et n’hésite pas à fusiller ceux qui collaborent avec l’ennemi. Tous les régimes, mêmes démocratiques, se plient à la discipline militaire la plus stricte en vue de la victoire finale.

 

Notre état d’urgence, décrété après les attentats de 2015, nécessaire et utile, n’est à côté qu’une plaisanterie. Nous sommes évidemment en paix. Et en temps de paix, rien n’est plus sacré que la liberté individuelle et l’égalité devant la loi. En dépit de quelques légères entorses, le principe est que jusqu’à sa condamnation, un suspect est présumé innocent. Et que même après, il est davantage une personne à réinsérer au plus vite dans la société, qu’un coupable à isoler pour protéger les autres. En somme, en temps de paix, on refuse « de faire une omelette en cassant des œufs ».

 

Cela étant, nous ne sommes pas forcément rendus à l’impuissance. Tout est affaire de nuance, mais aussi et surtout de confiance. Or le nouveau gouvernement de la France jouit aujourd’hui de cette confiance. Il ne peut être suspecté de tentation autoritaire. Libéral, nul ne peut douter de son attachement aux principes fondamentaux issus de notre histoire républicaine. C’est pour cela qu’il peut, plus qu’aucun autre, faire preuve d’audace et de fermeté pour défendre nos concitoyens et protéger notre pays.

 

Seule une stratégie antiterroriste qui acceptera de déplacer les lignes nous donnera la sécurité à laquelle nous aspirons. Elle devra reposer sur une politique ambitieuse de renseignement et d’anticipation accordant sa priorité au décèlement précoce des profils à risque. C’est également au plus près du terrain qu’il faudra mettre les moyens. Cessons d’empiler les structures non opérationnelles à Paris et redéployons du personnel là où se trouve le danger. Les états-majors rassurent sans doute les décideurs mais ne contribuent pas à notre sécurité quotidienne. Face à l’ubérisation du terrorisme, il faut penser différemment, faire preuve de plasticité, d’innovation et de pragmatisme.

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B. « FAMILLE ET SOCIETE » . Politique et sens de la vie

Posté par papaours le 13 juin 2017

Par Luc Ferry

 Tiré du Figaro du 8 juin 2017

 

Dans un discours qu’il prononce en public au cours de l’année 1930, alors que la crise de 29 n’en finit pas de produire ses effets désastreux, John Mayhard Keynes, le plus grand économiste de son siècle avec Schumpeter, fait cette déclaration solennelle . « Je m’attends au plus grand changement qui se soit jamais produit dans l’histoire de l’humanité ». Contre toute attente, il n’annonce pas la catastrophe, mais au contraire la fin de la lutte pour la survie, le passage des sociétés de subsistance à celles d’abondance. L’humanité, déclare-t-il devant une audience quelque peu médusée, tant la période laisse plutôt présager le pire, « est en train de résoudre son problème économique. Je prédis que dans les pays de progrès, le niveau de vie dans cent ans sera de quatre à huit fois supérieur à celui d’aujourd’hui. Cela n’aurait rien d’étonnant, même à la lumière de nos connaissances actuelles. Et juger possible une amélioration de loin supérieure ne serait pas extravagant ».

 

L’histoire donnera raison à Keynes. Il n’en est pas moins conscient que le système capitaliste, qu’il n’aime guère, crée sans cesse des besoins artificiels en quantité potentiellement infinie. Mais ce qui est clair à ses yeux, c’est que les besoins basiques – se nourrir, se vêtir, se loger, s’habiller – seront, eux, entièrement satisfaits pour tous dans un avenir proche.

 

C’est alors la question métaphysique du sens de la vie, de la sagesse et de la vie bonne qui deviendra centrale et nous aurons enfin tout loisir de l’affronter de plain-pied. On verra deux attitudes se mettre en place. D’un côté, celle délétère, de ceux qui sacrifieront à la quête infinie des artifices, qui continueront à consommer pour consommer, à chercher l’avoir plutôt que l’être et la richesse plutôt que la sagesse. Deux aspirations folles domineront alors leur existence : l’argent plus que la joie de vivre et le futur plus que le présent. Où Keynes rejoint un des thèmes majeurs de l’épicurisme : lorsqu’on est dans l’addiction, dans la quête vaniteuse des biens de ce monde, la vie ressemble, nous dit déjà Lucrèce, au tonneau des Danaïdes. On est dans l’insatisfaction chronique, car on désire toujours ce qu’on n’a pas, sans jamais se contenter de ce qu’on a. Le véritable sage est au contraire celui qui sait habiter le présent à l’écart de ces deux illusions qui pèsent sur la vie humaine : le passé et le futur, tous deux peuplés de « passions tristes » (Spinoza). Voilà pourquoi notre économiste plaide pour une autre attitude, celle des sages qui se contenteront des désirs naturels et qui feront du fameux carpe diem d’Horace un mot d’ordre vital : « Je nous vois donc libres de revenir aux principes les plus sûrs de la religion et de la vertu traditionnelles : la cupidité est un vice, l’usure un délit, l’amour de l’argent est exécrable. »

 

On pourrait objecter que le goût de la perfectibilité, de l’amélioration sous toutes ses formes des conditions de vie, de la santé, mais aussi des objets de tous les jours, n’est pas simplement affaire d’addiction, de vanité, d’amour-propre et de distinction, mais tout simplement de progrès. Pourquoi, après tout, faudrait-il ne pas préférer ce qui est mieux à ce qui est moins bien ? Qui voudrait revenir aux voitures des années 1930 alors que celles d’aujourd’hui sont infiniment plus sûres, plus fiables, plus confortables, plus silencieuses, plus agréables et plus rapides ? Qui souhaiterait remplacer nos TGV par les tortillards lents et bruyants de mon enfance ? Qui voudrait revivre à des époques où, faute d’antibiotiques, la moindre coupure, voire une simple rage de dents pouvait vous ôter la vie ? Reste que la question posée par Keynes est la bonne et qu’il a sans nul doute raison de la placer dans le cadre de l’élévation du niveau de vie. De fait, il est clair que seule une certaine abondance peut nous permettre d’affronter les interrogations métaphysiques. Tant que les êtres humains sont plongés dans la logique de la survie, elles sont nécessairement plus ou moins secondaires. Au lieu de s’en tenir à des sujets, certes importants, mais de simple gestion – réforme du Code du travail, des retraites, de la fiscalité, etc. -, il est urgent que nos politiques replacent les progrès qu’ils sont censés favoriser dans la perspective d’un grand dessein, au sein d’une nouvelle conception de l’humanisme faute de quoi, les efforts qu’ils demanderont aux peuples se heurteront toujours à une majorité de refus tant il est vrai qu’adapter à tout prix notre pays à la mondialisation n’est pas une fin en soi.

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B. « Famille et société ». «Chaque enfance est un miracle »

Posté par papaours le 12 juin 2017

Entretien avec Chantal Delsol

Article tiré de familles chrétiennes N° 2056 du 10 au 16 juin 2017. « CULTURE »

 

Propos recueillis par Diane Gautret

Chantal Delsol  L’enfant veut ardemment s’inscrire dans le monde. L’amour de ses parents et leur capacité à produire du sens vont l’y aider. Mais cette mission est délicate, rappelle la philosophe dans un ouvrage passionnant.

 « Un personnage d’aventure. Petite philosophie de l’enfance ». Par Chantal Delsol, Editions Le Cerf

 

 Pourquoi ce livre sur l’enfance maintenant?

J’ai toujours eu envie de le faire, à un moment ou à un autre. Il fallait néanmoins du recul. L’intérêt d’un tel livre est que l’expérience de la maternité et de l’éducation est en même temps philosophique, comme il advient quand un médecin fait de la philosophie de la médecine ou si un prince écrit un art de gouverner. Il fallait donc disposer de suffisamment d’expérience. J’ai une famille nombreuse et bon nombre de petits-enfants, dont les attitudes sont parfois décrites dans ce livre.

 

Peut-on donner une définition de l’enfance?

C’est la période d’apprentissage du monde et de ses significations. Toutes les activités que l’enfant accomplit et répète sont prétexte pour devenir partenaire au milieu d’un univers de sens, qu’il s’agisse de taper dans un ballon, de mettre le couvert ou de lacer un soulier. Il recherche et même collectionne tout ce qui lui rend l’existence compréhensible, à commencer par les traces de sa propre filiation. Il intègre le monde, humain et culturel, en silence, dans le secret de son cœur et de son esprit.

 

Longtemps habité par un tumulte d’émotions, de sentiments, de significations enchevêtrées, il doit passer à l’âge l’adulte pour transformer le chaos en ordre. Et seul un immense amour, sacrificiel, peut le garder de la détresse diffuse, immense, qui le guette devant ce chaos et les dangers du monde. En ce sens, chaque enfance est un miracle, parce qu’il faut, pour la sauver, tant de sollicitude que c’en est presque impossible.

 

Vous notez que, déjà à son époque, Nietzsche décrit un refus de la formation, c’est-à-dire un refus de produire du sens pour l’enfant et de l’insérer dans un monde ordonné et aimable. C’est terrible…

Friedrich Nietzsche appelle ce refus de la «formation », au sens propre, le moment du « chaos redoublé ». Il s’agit d’un chaos suscité par la lassitude et dont la terrible caractéristique est celle-ci : ce chaos est aimé en tant que tel ! D’où vient-il? Essentiellement du préjugé faux selon leque l’enfant possède déjà sa liberté et son individualité, avant toute formation – jugée de surcroît inutile. Ce préjugé, repris à son compte par l’époque postmoderne, engendre des êtres semblables, désabusés et cyniques, privés de la conscience personnelle qu’aurait pu faire naître une vraie formation.

 

Les générations des idéologues déçus, devenus des hommes de trop par leur inappétence au monde, jettent sur la Terre des enfants qu’ils ne savent pas accueillir, parce que pour accueillir il faut un havre de sens. Vous aurez remarqué que parfois les enfants issus de familles où rien n’a été transmis sous couvert de liberté et de non-discrimination cherchent ailleurs des convictions structurées, et peuvent tomber dans des sectes. De la même manière, l’enfant privé de mots va s’affairer à détruire le monde auquel il n’a pas pu donner forme…

 

La « fabrique » des hommes telle que définie par les Grecs, puis reprise par le judéo-christianisme, serait-elle en panne?

Les sociétés occidentales postmodernes sont matérialistes et attachées spécifiquement au bien-être. Elles produisent donc nécessairement des enfants du bien-être exclusif. Mais cela ne façonne pas des humains et des citoyens capables de sortir la tête haute des épreuves de l’existence : plutôt des jeunes semblables aux héros du feuilleton «Plus belle la vie », mièvres et affolés. Or, apprendre à vivre consiste, non pas à accorder l’argent avec la liberté, mais à proposer une idée désirable de la vie bonne, avec les arguments attenants et le témoignage de l’éducateur lui-même.

 

Quelles sont, justement, les qualités d’un bon éducateur pour répondre aux attentes de l’enfant?

L’éducateur ne peut pas dire à l’enfant : « Nous vivons comme ça par hasard, cela s’est fait tout seul, cela nous est égal.» Parce qu’alors l’enfant ne s’intéressera pas à sa propre existence et aura le sentiment d’être un jouet chahuté par les événements. L’éducateur dit au contraire : «Voici comment je vois la vie bonne, même si j’ai beaucoup de mal à la réaliser. Tu feras plus tard comme tu voudras, je t’invite à faire le tri parmi le contenu transmis et à l’améliorer à nouveau frais. Libre à toi aussi de rejeter la tradition. Cependant, je veux que tu saches que l’existence n’est pas une simple inanité, une boursouflure, ou un immense tour de prestidigitation. »

 

Comme le dit Hannah Arendt par ailleurs, il s’agit également de laisser croître ce qui est neuf et révolutionnaire en chacun d’eux: la vérité n’est pas un trésor enfermé.

 

Cet éducateur, n’est-ce pas lui finalement ce véritable héros d’aventure?

Nietzsche parle de l’effroi qui devrait saisir tout éducateur devant la lourdeur de sa tâche et la mise en jeu de ses certitudes. Il n’y a aucune recette pour l’éducation, tout se passe dans une alchimie mystérieuse. L’éducateur doit donc disposer d’une bonne dose de courage, car il lui faudra courir des risques au-dessus de l’abîme (c’est pourquoi il est important d’être deux!). Mais il lui faut aussi vivre comme il parle. Car l’enfant voit tout, il devine tout. C’est une conscience qui veille. L’éducation repose sur la vérité, sinon elle est dénaturée.

 

L’obsession frénétique du bonheur est-elle la seule à expliquer l’incapacité à façonner des adultes responsables?

Oui, il n’est pas sûr qu’en donnant pour but ultime le bonheur, l’âge postmoderne soit capable de façonner vraiment des adultes. Le bonheur ne sera jamais qu’un corollaire, il est l’atmosphère inattendue de l’accomplissement d’une vie. Beaucoup de lâcheté et de faiblesse se cachent aussi derrière la rengaine de la quête de bonheur.

 

Quel est-il, cet accomplissement?

Chacun est appelé à «faire son métier d’homme », selon la belle expression d’Albert Camus. Et cela ne coule pas de source. Cela s’apprend et se conquiert. Se comporter comme un humain – ne céder ni à la bête ni à l’ange -, voilà un louable dessein. La vocation d’homme consiste à prendre le monde en charge, à commencer par les plus proches. Aucune culture dans le temps et l’espace n’a jamais trouvé autre chose que ce rôle de sentinelle, pour un humain normalement disposé. Révéler les talents de l’enfant, à la lumière d’une véritable éducation morale, ne signifie pas engendrer l’enfant parfait, le premier en tout ; mais plutôt l’aider à utiliser ses talents pour la garde du monde, en un lieu précis qui sera le sien.

 

Le problème est que trop souvent, nous avons tendance à n’éduquer que les cerveaux, comme s’il y avait une sorte de honte à éduquer les cœurs et les âmes. Et le métier d’homme brille moins que la vocation professionnelle, ou artistique, ou autre.

 

L’émerveillement sauvera-t-il le monde, pour pasticher une phrase célèbre?

L’enfant abrite l’enthousiasme, l’admiration et la conscience de la grandeur du monde. La vraie vie, une vie humaine, laisse place à toutes ces qualités. L’enfant le sait d’instinct. À charge pour nous, adultes, de ne pas les égarer en cours de route et de préserver un lien avec l’enfance. n

 

 

À l’école de «la petite vie»

 

Vantée par les poètes, observée à la loupe par les psychologues de tous poils, l’enfance est rarement abordée sous l’angle de la philosophie. Le dernier ouvrage de Chantal Delsol n’en est que plus intéressant. Conjuguant l’expérience de la mère de famille et la pensée charpentée de l’intellectuelle, il livre une réflexion passionnante sur ce que l’enfant exprime et traduit de l’humanité, à commencer par son extrême vulnérabilité appelant sans cesse protection, amour, sens, raison et espoir.

 

Dans une très belle prose, il revient aussi sur la vie de famille et sur ce qu’elle comporte de sacré. La sphère privée est le sanctuaire où l’enfant va pouvoir grandir en toute sécurité, et d’abord être aimé pour ce qu’il est, gratuitement. Elle est le lieu où il va lui-même apprendre à vivre et à aimer. Elle est le creuset de ses rêves les plus fous. Par cet attachement viscéral au foyer (famille et maison), l’enfant est aussi le gardien d’une humble réalité. Sur cet aspect rarement développé, Chantal Delsol s’appuie sur les pages de Charles Péguy consacrées à «la petite vie».

 

Pour lui, la vie simple et ordinaire représentait «la mer profonde», c’est-à-dire «le socle originaire et primordial de l’existence, et au fond sa vérité même. Ainsi tout ce qui, au contraire, pouvait se dire en termes d’ambitions, d’aventures, d’œuvres sociales ou politiques, artistiques, visibles, prendrait sa source dans la petite vie.» Et plus loin: «L’enfant est à l’école de la vie privée de la petite vie, qui est une thébaïde de l’intime, du refuge, du silence, de l’habitude, du recueillement. Au fond, une école de la vérité, parce qu’à moins de perversion (l’inceste pratiqué dans les chambres secrètes), la petite vie se donne telle qu’elle est

 

«Petite vie » pour Péguy, ou «petite voie d’enfance» pour sainte Thérèse de Lisieux: au fond, un seul chemin vers la grande Vie.  D. G.

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C. « DIVERS ». Les élections. Le choix de Jean d’Ormesson

Posté par papaours le 4 mai 2017

 

« Je voterai pour Emmanuel Macron »

 

Article de Jean d’Ormesson*. Le Figaro du 28 avril 2017

 

Une semaine après le premier tour de l’élection présidentielle, une semaine avant le second tour, les Français ne respirent pas le bonheur. Le passé les attriste. L’avenir les inquiète. Il y a de quoi. Un désastre les menace.

On l’a dit et répété : la campagne a été invraisemblable jusqu’à la folie. Elle a surtout été cruelle. Invraisemblable et folle elle n’a pourtant pas été une surprise. Attaqués avec violence et mis presque au ban de la société, les sondages ont prévu le résultat avec assez d’exactitude. Aucun rapport avec le 21 avril 2002, où l’irruption de Jean-Marie Le Pen avait été un coup de tonnerre. Tout le monde savait, cette fois-ci, que sa fille serait au second tour. Elle a été plutôt en deçà de ce qu’il était permis de prévoir. Elle progressera encore le 7 mai.

La grande, peut-être la seule, leçon du scrutin, c’est l’effondrement des deux partis de gouvernement de droite et de gauche.

Le parallèle n’est qu’apparent: ce qui était attendu il y a encore quelques mois, c’était l’effondrement de la gauche et le triomphe de la droite. Le Parti socialiste s’est écroulé comme prévu. La droite a subi une amère défaite alors qu’elle espérait la victoire.

Voilà longtemps déjà que les Français sont désabusés et pessimistes.

Le 23 avril n’a pas dissipé les nuages.

La gauche ne sait plus où donner de la tête.

La droite a la gueule de bois. La gauche est un champ de ruines. La droite sort à•peine d’un chemin de croix politique et moral. L’une et l’autre ont du mal à faire leur deuil et à se trouver des motifs d’espérance. Le rejet à la fois de la droite et de la gauche constitue l’idée-force d’’Emmanuel Macron, qui est le grand vainqueur du 23 avril. Deux mérites ne peuvent pas être refusés à Macron: l’abord, il est un des rares – après Raymond Aron – qui ont dénoncé l’hémiplégie droite-gauche; ensuite il est le seul à avoir barré la route au Front national.

Depuis des années, la bataille contre le Front national a été menée de façon misérable. Attaqué, vilipendé, mis à l’écart, le Front national a fini par représenter un électeur sur quatre et peut-être sur trois sans apparaître dans les instances dirigeantes du pays. Ses partisans sont des Français comme les autres et ils méritent d’être respectés. Mais les thèmes du Front national doivent être combattus avec la dernière vigueur.

À droite et à gauche, ce qui nous oppose catégoriquement au Front national, ce sont trois points décisifs : son programme économique et social, modèle de démagogie ; son rejet de l’Europe et de l’euro ; sa volonté de verrouiller les frontières contre l’afflux des réfugiés et des demandeurs d’asile et de revenir à une forme extrême de protectionnisme. Beaucoup de gens de gauche, de libéraux, de chrétiens, d’esprits attachés aux traditions françaises ne peuvent accepter aucune de ces revendications. L’accession au pouvoir de Mme Marine Le Pen serait un malheur, non seulement pour la France et les Français dont le niveau de vie baisserait aussitôt, mais pour l’Europe entière et sans doute pour un monde qui nous regarde avec stupeur.

Après l’élimination de Sarkozy, de Juppé, de Fillon, porteurs successifs des attentes de la droite et du centre, Emmanuel Macron est le seul obstacle aux ambitions de Marine Le Pen. Qu’on le veuille ou non, il incarne ce qui nous reste d’espérance en l’avenir.

Tous les Français qui ne se reconnaissent ni dans l’extrême droite ni dans l’extrême gauche ont le devoir de voter pour lui. S’abstenir serait meurtrier. À la différence de 2002, un succès du Front national n’est pas impossible. Le 7 mai, avec Sarkozy, avec Juppé, avec Fillon, il faut voter Macron. Allons un peu plus loin. Le vote pour Macron ne doit pas être un vote de résignation. À défaut d’enthousiasme, il doit être un vote d’adhésion et de conviction. Nous étions quelques-uns en France à penser que le programme de François Fillon était le seul capable d’assurer le redressement du pays. Pour les raisons que l’on connaît, la bataille imperdable a été perdue. Le 7 mai, n’allez pas voter la tête basse, en rechignant, faute de mieux. Votez la tête haute et l’espérance au coeur.

Votre premier choix, notre premier choix n’était pas Macron. Pendant des semaines et des mois, dans ces rudes journées qui nous laissent un goût amer et sur lesquelles il est inutile de revenir, nous avons pris l’habitude de regarder en face les situations les plus difficiles et les problèmes les plus ardus. Continuons dans cette voie.

Monsieur le Ministre,

Mon cher Emmanuel,

Vous êtes jeune, rapide, très habile, ambitieux, sympathique, brillant, vous avez une femme remarquable. Il y a pas mal de choses à porter à votre crédit – mais aussi à votre débit. Inutile de le dissimuler, nous n’avons pas toujours été d’accord avec vous. Sur plusieurs points, nous divergeons. On pourrait les énumérer. Tout le monde s’en souvient. Nous les avons tous à l’esprit. Contentons-nous de constater la plus sérieuse de ces réserves. Elle constitue un fameux paradoxe. Pendant des années, la colère populaire a monté contre le gouvernement en place. Voilà, en fin de compte, qu’un membre éminent de ce gouvernement, le plus lucide évidemment, le moins sectaire, le moins conformiste – c’est vous -, incarne notre espérance. Il y a de quoi se taper la tête contre les murs. Mais les faits sont là. Ils s’imposent. Vous êtes aujourd’hui, après le premier tour, le seul rempart contre les catastrophes promises par Mme Le Pen. Devant le péril, au lieu de nous attarder sur ce qui nous sépare, cherchons plutôt ce qui nous rassemble. Vous voulez dépasser l’opposition stérile et absurde entre la gauche sociale-démocrate et la droite modérée. Nous aussi. Vous voulez libérer le travail. Nous aussi. Vous voulez simplifier, un peu au-delà, espérons, des promesses fallacieuses de feu le quinquennat. Nous aussi. Vous voulez encourager l’entreprise. Nous aussi. Comment ne pas vous soutenir en face des délires démagogiques, antieuropéens et intolérants de Mme Le Pen? Nous sommes en marche avec vous, non certes pour des raisons d’opportunisme, maïs pour des raisons d’évidence où tiennent une place décisive la volonté de rassemblement, le désir de réconciliation, l’espérance en l’avenir. Et aussi, et d’abord, le reflux du cauchemar que représenterait pour le pays et pour chacun d’entre nous l’accession au pouvoir du Front national.

Le 7 mai, nous ne nous abstiendrons pas. Nous voterons pour vous avec résolution. Mais, imposé par l’urgence, ce soutien n’est pas un chèque en blanc.

Si vous deviez échouer dans la formidable entreprise où vous vous êtes engagé avec talent, avec audace et avec ambition, vous laisseriez le pays dans un état plus grave encore que celui, consternant, où il se trouve aujourd’hui après cinq années de socialisme. Tout serait alors possible. Le pire deviendrait presque sûr. La catastrophe n’aurait été que retardée. Votre tâche est immense. Votre responsabilité, écrasante. Aussi largement que possible face à une menace de malheur, vous allez gagner une bataille. Il vous faut gagner la guerre.

*De l’Académie française.

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E. « LIVRES ». « SELON SAINT MARC », DE SANDRO VERONESI

Posté par papaours le 30 avril 2017

 

Sandro Veronesi : « JESUS EST UN HEROS DE FILM D’ACTION ».
Le romancier italien, non croyant, a lu les Évangiles, notamment celui
de Marc. Il a été ébloui par la puissance et l'intelligence du récit et de
son héros.
Tiré du Figaro du 27 avriel 2017.
Propos recueillis par Ingrid de Larminat.

 

 

LE FIGARO –  Comment avez-vous découvert l’Évangile?

 

Sandro VERONESI. -

En 1996, j’ai reçu en cadeau l’Évangile de Marc dans ma boîte aux lettres, accompagné d’une lettre du pape Jean-Paul II. Il en avait fait distribuer un million d’exemplaires aux citoyens de Rome. À l’époque, j’étais marié, ma femme était juive, je n’étais pas croyant, j’étais même très laïque. Grand lecteur, j’avais lu un jour l’Évangile de Matthieu, cela m’avait suffi. Je pensais que les quatre Évangiles se ressemblaient, sans me demander pourquoi il y en avait plusieurs. Or quand j’ai lu l’Évangile de Marc, très vite parce qu’il est presque moitié plus court que les autres, je n’y ai rien retrouvé de ce que j’avais retenu de Matthieu! Mais la puissance, la modernité, l’intelligence narrative de ce récit m’ont enthousiasmé. J’ai entrepris alors de lire les autres, puis des biblistes et des théologiens, mais à petite dose pour ne pas perdre le contact avec le corps du récit, sa présence étonnante. En le lisant de plus près, j’ai découvert que c’était un pur chef-d’œuvre.

 

Enthousiasmé?

 

Cet Évangile est fascinant. C’est une machine de guerre narrative écrite dans le but de convertir les Romains. Il en fallait, de l’audace, pour tenter d’intéresser le peuple le plus puissant et le moins spirituel de tous les temps à l’histoire d’un obscur rabbin juif, mort sur une croix, quand on sait que la crucifixion était le pire signe de honte pour les Romains. À l’époque, le christianisme n’était qu’un archipel de petites communautés que Paul essayait de garder unies. Avec son Évangile, Marc prenait d’assaut la civilisation romaine !

 

Vous montrez que saint Marc a une stratégie narrative.

Cela ne vous choque-t-il pas?

 

Non, il est normal qu’un auteur pense à captiver son lecteur. Proposer la foi à quelqu’un, c’est le faire entrer en contact avec Dieu par un récit. La narration est essentielle dans un processus de conversion. Ceux qui racontent l’histoire ont la responsabilité de le faire avec art. À toi, ensuite, à la lecture, de décider de croire ou pas.

 

Qu’avez-vous décidé?

 

Je n’ai pas eu de conversion, mais maintenant j’ai de l’estime pour les croyants. Je les comprends, j’ai compris que si tu as la grâce d’avoir la foi, ça change ta vie. L’histoire que raconte Marc bouleverse certains êtres de fond en comble. Et ce bouleversement ne consiste pas à observer des règles, non, c’est bien plus profond. De nos jours, où le fondamentalisme menace, il est très important de comprendre que l’Évangile raconte l’histoire d’un homme qui lutte contre le fondamentalisme. Ce sont les fondamentalistes qui ont tué Jésus, parce qu’il les remettait en question. Plus encore, c’est son identité même qui était inacceptable pour eux.

 

Qui est-il pour vous ?

 

La question court tout au long de l’Evangile, qui est celui-là ? Jésus ne le fait comprendre qu’à la toute fin, au centurion qui se trouve au pied de la croix. Aussitôt qu’il a rendu l’esprit, ce soldat romain s’exclame : « vraiment , cet homme était le fils de Dieu.» Une lumière spirituelle intense se dégage de la croix. Le défi, pour Marc, était de conduire son auditoire romain jusqu’à cet instant décisif, de lui faire admettre que Jésus ait choisi la croix comme terminus. Si les Romains adoubent un tel héros, la croix a gagné, elle devient un symbole de gloire. Parce que sans la croix, il n’y a rien. Elle éclaire tout, la vie, la mort.

 

Comment Marc s’y prend-il pour les mener jusqu’au terme?

 

Tout son récit court vers ce moment, à la suite de son personnage. Aussitôt que Jésus sort de l’anonymat, le temps de la méditation s’achève: le temps de l’action commence. Son baptême par Jean-Baptiste inaugure le récit. Il y a foule. Jésus se lève. C’est parti. La rapidité du rythme de la narration, si moderne, est intimement liée à l’urgence qui conduit le héros vers sa fin. Il sait où il va, et il y va. Droit au but, et le but, c’est la croix, parce que la croix, c’est le moment de la conversion. C’est un vrai film d’action. Si j’étais Tarantino, je ferais un film de l’Évangile de Marc ! Il y a même de nombreux passages comiques dans le récit, lorsque Jésus s’énerve contre la balourdise des apôtres qui ne comprennent rien.

 

Tel que vous le décrivez, Jésus est un héros viril.

N’avez-vous pas forcé le trait?

 

J’ai insisté sur les aspects de sa personnalité qui ne sont pas mis en valeur d’habitude. Chez Marc, Jésus est puissant. Il guérit et chasse les démons. Il est inspiré et dispense une sagesse qui surpasse celle des sages. Il est libre à l’égard des autorités. Il a la capacité de s’adresser aux intelligents comme aux ignorants. C’est un homme qui a des émotions, qui se met en colère, qui endurera la douleur. Il a toutes les qualités d’un meneur d’hommes. C’est presque un héros hellénistique. Jusqu’au retournement final, cet Évangile est une sorte de western, une histoire d’hommes, de mâles. Il a inspiré directement Sergio Leone lorsque Clint Eastwood entre dans un village.

 

Et Marie?

 

Marie n’apparaît pas chez Marc. Ça fait partie de sa stratégie narrative. De même qu’il élude l’enfance de Jésus et sa généalogie par lesquelles commencent Luc et Matthieu, ainsi que le long discours sur la montagne avec les Béatitudes : parce que les Romains auraient décroché. Marc veut leur faire aimer Jésus, il ne leur dit pas d’entrée de jeu ce qui serait inaudible pour eux. Que Marc ait pensé tout ça, ou qu’il l’ait fait à l’instinct, importe peu. Le résultat est là, admirable.

 

Il est très important de comprendre que l’Évangile raconte l’histoire d’un homme qui lutte contre le fondamentalisme.

(SANDRO VERONESI)

 

C’est un récit incroyablement moderne, écrivez-vous. Pourquoi?

 

Il n’y aura rien d’aussi moderne jusqu’à Don Quichotte. Le fait même qu’il y ait quatre Évangiles, avec des versions et des dynamiques différentes voire divergentes, fonde la modernité. Cette pluralité interdit les certitudes, laisse le choix. On est très loin d’une religion de la loi et des dogmes. Où est la Vérité ?

 

Jésus est « un personnage radical », dites-vous. Le mot fait peur, non?

 

Radical, c’est ce qui va à la racine. Jésus veut révolutionner les choses, mais son combat n’a rien à voir avec une lutte des classes. Il s’oppose aux clercs et aux intellectuels, s’invite à déjeuner chez les riches. Jésus ne cesse de déranger, d’ébranler, d’entretenir un questionnement sur sa personne en se dévoilant et en se cachant. Mais il demande à ceux qui veulent le suivre une confiance totale. C’est ça, la foi. C’est pourquoi je comprends maintenant le choix des prêtres de ne pas se marier. C’est cohérent. Les apôtres ont fait ce choix. Ils forment autour de Jésus une bande de guérilleros doux et antifondamentalistes qui vivent dans la clandestinité. Ils combattent à ses côtés sans savoir où ils vont, juste parce qu’ils font confiance à cet homme, à son corps.

 

À son corps?

 

Le corps de Jésus est essentiel. Marc le montre en action. Pour guérir et sauver, Jésus touche les malades. Quelque chose passe et se passe par son corps. Pierre, bien qu’il l’ait renié après son arrestation, est sauvé parce que jour après jour, il a côtoyé Jésus, ce corps qui va devenir sacré. Par contre, quand Jésus ressuscite, il défend à Marie-Madeleine de le toucher. Parce qu’on est passé du temps du corps à celui de l’esprit. La Bonne Nouvelle, c’est ça: un corps est devenu esprit.

 

Selon vous, le récit de Marc aurait dû s’achever sur le mot «peur ».

 

Oui. Le surlendemain de la mort de Jésus, les femmes trouvent son tombeau vide. Un jeune homme en blanc leur annonce qu’il est ressuscité et qu’il les attend en Galilée. Jusqu’au IVe siècle, avant qu’on ajoute un chapitre conclusif, la dernière phrase était : «Elles ne dirent rien à personne car elles avaient peur»: quelle fin! Cette peur est liée à la foi. Pour être chrétien, il faut accepter que surgisse en soi quelque chose d’inconnu.

 

 

NOTRE AVIS

 

C’est un livre percutant et stupéfiant pour un esprit français habitué à ce qu’on ne parle de religion qu’en prenant des pincettes.

 

Sandro Veronesi, écrivain italien engagé à gauche et non croyant, n’a pas ces pudeurs. Il va droit au but. S’il écrit sur l’Évangile de Marc, c’est parce que ce récit l’a enthousiasmé. Et il n’a pas peur de parler du héros, Jésus, contrairement à Emmanuel Carrère, qui, dans Le Royaume, son livre sur les premiers temps du christianisme, tournait autour du sujet sans l’affronter.

 

Veronesi procède en deux temps. En cent pages, il commence par raconter, scène après scène, le récit de Marc. Il -le dépoussière, l’éclaire d’un jour original, souligne les passages comiques, relève les détails de mise en scène, attentif aux émotions que traduisent les attitudes du héros. Certains passages lui évoquent le cinéma de Tarantino ou des frères Coen, le film Matrix, d’autres encore. Il a des fulgurances, une vision des personnages, de l’histoire, de sa finalité. Avec ses lumières d’écrivain, une intelligence et une fraîcheur rares, il montre comment le rythme de la narration, sa composition épousent la personnalité et le projet du héros: ici, le style est théophanique.

 

Veronesi n’esquive aucune question épineuse. Il parle de Satan, des colères de Jésus, de la Croix. Son point de vue est personnel mais pas impressionniste ni farfelu. Il a vérifié ses intuitions auprès des exégètes. La deuxième partie du livre, à peine cent pages, est composée de notes. Elles lui permettent de développer son propos, de l’étayer, et se lisent, elles aussi, comme un roman.

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B. « FAMILLES ET SOCIETES ». QUI SONT VRAIMENT LES CATHOLIQUES ?

Posté par papaours le 20 mars 2017

« La Croix » et « Pèlerin » rendent publics les résultats d’une enquête réalisée à la demande du groupe Bayard par l’institut Ipsos et les sociologues Yann Raison du Cleuziou et Philippe Cibois. Cette étude montre que près d’un quart de la population française est engagé par rapport à l’Église, quelles que soient ses modalités d’engagement. Elle met aussi en lumière l’extrême diversité du catholicisme, en dégageant six profils types de catholiques.

 1.   SOMMAIRE

Une vaste étude sociologique commandée par le groupe Bayard et publiée conjointement par La Croix et Pèlerin, présente sous un jour inédit la composition du catholicisme français.

Les deux auteurs ont distingué six profils types, qui sont autant d’outils pour essayer de comprendre les logiques à l’oeuvre dans un monde catholique plus divers qu’il n’y paraît.

Que représentent les catholiques en France ? Les 5 % de la population qui, selon les sondages, vont à la messe régulièrement, ou les 53 % qui se disent catholiques? C’est un autre nombre que fait apparaître la vaste enquête confiée par le groupe Bayard à l’institut de sondage Ipsos sous la houlette de deux sociologues, Philippe Cibois et Yann Raison du Cleuziou : la France compte 23 % de catholiques « engagés », c’est-à-dire qui se sentent rattachés à la vie de l’Église par leurs dons, leur vie familiale, leurs engagements.

L’étude sort ainsi de la distinction habituelle entre pratiquants et non-pratiquants et intègre ceux qui n’assistent pas à la messe régulièrement « mais qui se considèrent quand même comme catholiques parce qu’ils vivent leur foi autrement », notent les auteurs. Cette étude donne ainsi, pour la première fois, une idée de l’influence réelle de l’Église dans la société, et propose une approche nouvelle du sujet, en définissant six « familles » de catholiques (voire. 3 à 5). Elle permet aussi de sortir d’une vision schématique selon laquelle des catholiques « identitaires », votant Fillon et défendant les crèches, s’opposent à des « cathos de gauche » ouverts mais vieillissants.

Pour mieux rendre compte d’une réalité bien plus complexe et nuancée, Yann Raison du Cleuziou et Philippe Cibois ne font pas disparaître le critère de la pratique religieuse, mais ils l’enrichissent considérablement. Depuis les années 1930, les catholiques sont repérés, classifiés, étudiés en fonction de leur participation ou non à la messe dominicale. Aujourd’hui, ce critère ne suffit plus à rendre compte du rapport des Français à l’Église. C’est d’ailleurs l’un des grands enseignements de l’enquête, que Yann Raison du Cleuziou résume ainsi: « Le catholicisme français est devenu une réalitéfestive. » Autrement dit, la pratique de l’immense majorité des catholiques français se limite aux événements de la vie (baptême, mariages, décès) et aux grandes fêtes. Quant aux pratiquants heb­domadaires, ils représentent… 1,8 % de la population française.

Trois « familles » se distinguent par leur assiduité à la messe domi­nicale -. les « conciliaires », les « observants » et les « inspirés ». Trois catégories, qui ont aussi en commun la multiplicité de leurs activités religieuses: prier le chapelet, faire des pèlerinages, soutenir des associations, lire la presse confessionnelle… « Plus un catholique va à la messe, plus il multiplie les engagements », affirme Yann Raison du Cleuziou. Toutefois, tous privilégient des dévotions individuelles (prier chez soi, allumer un cierge dans une église…), relève le sociologue. Quant aux catholiques peu pratiquants, il souligne également, brisant une autre idée très répandue dans les paroisses, qu’« ils ne sont pas demandeurs de participer davantage », notamment à la messe. L’enquête Ipsos dessine ainsi un monde catholique en forme de pyramide : à la base, une immense majorité de faibles pratiquants ; au sommet, une fine pointe de pratiquants « zélés » et multi-engagés. Mais ces derniers, si minoritaires soient-ils, ne sont pas homogènes. Ce qui les distin­gue ? Une forme de hiérarchie des valeurs, qui sépare ceux qui se si­tuent du côté de « l’hospitalité » et ceux qui donnent la priorité à la « sécurité ». La question de l’ac­cueil des migrants est au centre de cette distinction : les premiers y sont généralement favorables, et sont souvent des admirateurs du pape François ; les seconds défendent plutôt le catholicisme comme élément constitutif d’une identité, et perçoivent parfois, de ce point de vue, les migrants comme une menace. La question du vote reste très nuancée dans toutes les catégories, même si on observe des dominantes attendues (les « conciliaires» et les « saisonniers fraternels » votent plus souvent à gauche ou au centre droit; les « observants » et les « inspirés » à droite).

De manière générale, les clés de compréhension qu’offre cette typologie des six familles de catholiques engagés mettent en évidence la très grande diversité des opinions et des pratiques des catholiques français, et invitent à la prudence face à la tentation de les considérer comme un groupe homogène. Ainsi de « La manif pour tous », dont certains ont pu penser qu’elle avait rassemblé la majorité des catholiques français. L’étude montre au contraire que seuls 6 % d’entre eux ont participé aux grandes manifestations contre le mariage homosexuel, quand 73 % n’ont pas souhaité y prendre part.

(Texte de Anne-Bénédicte Hoffner et Gauthier Vaillant).

2.   La méthodologie de l’enquête

La méthodologie de l’enquête

Pour réaliser l’enquête « Chrétiens engagés », l’institut Ipsos a extrait d’un échantillon représentatif de la population métropolitaine âgée de 18 ans et plus, de 28 204 personnes, une sous-population de 15 174 personnes se désignant comme catholiques (pratiquantes ou non). Elles représentent 53,8 % de la population. Ce groupe se subdivise en fonction du rapport à la pratique de la messe.

Parmi eux, il a pu être constitué un nouvel échantillon (1 007 enquêtés) représentatif des catholiques considérés comme des « catholiques engagés », c’est-à-dire:

  • les catholiques pratiquants (hebdomadaire, quelques fois par mois, grands rassemblements, grandes fêtes religieuses), qu’ils se déclarent « engagés » ou non ;
  • les catholiques non-pratiquants qui se déclarent « engagés ».

L’enquête a été réalisée en juin 2016 par la méthode des quotas. La marge d’erreur pour un pourcentage donné dépend de la taille du sous-échantillon traité. Pour une population de 1 000 la marge d’erreur est environ de 3 %: elle peut être de 5 % pour une population de 500 et de 7 % pour une population de 200.

 3.   Les résultats de l’enquête

 

3.1    Les saisonniers fraternels

Ce qu’ils représentent : 26 %.

Ce qui les distingue : 87 % en faveur des migrants.

Pour eux, Jésus est : l’exemple de l’amour vécu. Ils sont moins attachés à sa personne qu’aux valeurs qu’il incarne (la générosité, l’accueil, l’ouverture aux autres).

Être catholique, c’est : être baptisé, vivre le partage.

Leur spiritualité : leur foi ne trouve pas forcément ses mots mais se manifeste dans des engagements solidaires et dans la convivialité des fêtes vécues en famille. Ils apprécient les belles célébrations et portent le désir de transmettre à leurs enfants l’héritage religieux reçu dans leur enfance.

Leur pratique : marquée par le rythme saisonnier; ils vont à la messe pour Noël, Pâques, la Toussaint… La dévotion qui leur est la plus familière est le don d’argent à des organisations caritatives.

Leur lieu : la paroisse. Comme les festifs culturels, ils sont peu engagés, mais on peut trouver dans la catéchèse.

Leur sociologie : hétérogène. On a peu d’informations sur eux, notamment sur leur âge, mais on peut faire l’hypothèse que ce sont d’anciens conciliaires ou ,les enfants de ces derniers qui vont moins souvent à la messe.

Leurs figures de référence : l’abbé Perre, Sœur Emmanuelle… Ils sont très majoritairement favorables au pape François, devant les inspirés et les observants.

Leur vote : orientés vers la gauche et le centre droit. Ce sont les plus hostiles au FN et à la  « La manif pour tous ». A une immense majorité, ils sont pour un accueil inconditionnel des migrants.

Fiches réallisées par Céline Hoyeau et Yann Raiszon du Cleuziones réalisées par Céline Hoyeau inn Raison du Cleuziou.

Exemple type : BRUNO DE BOISGELIN

63 ans, retraité

Issu d’une famille de huit enfants, fils de parents très pratiquants – un « exemple de vie » pour lui -, Bruno de Boisgelin a longtemps fréquenté l’église de son village avec assiduité. Jeune homme, il a même intégré pendant deux ans le grand séminaire d’Avignon. « Puis j’ai pris beaucoup de recul sur la religion en général, et sur l’Église en tant qu’institution en particulier », affirme cet ancien directeur de cabinet de la mairie socialiste de Bourg-lès-Valence (Drôme) aujourd’hui retraité.

Mais sa vie ne s’est pas pour autant déroulée à l’écart du christianisme. « Ce qui m’a toujours guidé, ce sont les Évangiles, déclare-t-il, car ils sont porteurs de deux valeurs fondamentales: l’amour et la liberté ». Ainsi, s’il ne se rend pas chaque semaine à la messe dominicale, Bruno de Boisgelin cultive cet attrait et se rend volontiers à l’église pour les grandes fêtes, qui sont autant d’occasions de retrouver sa grande famille, notamment ses trois filles. « Quand je vais à la messe, c’est avant tout pour vivre des temps de partage avec des gens que j’aime », décrit-il, mettant en avant l’importance de la prière « comme un temps personnel de ressourcement ».

Désireux de mettre en pratique les valeurs auxquelles il croit, au premier rang desquelles la fraternité, Bruno de Boisgelin a été engagé en politique pendant de nombreuses années. Encarté au Parti socialiste, cet humaniste, admiratif de l’abbé Pierre et du pape François, a aussi été très investi dans le tissu associatif de la Drôme. Pour lui, l’accueil des migrants doit être inconditionnel : « J’aurais aimé que les chrétiens descendent aussi nombreux dans la rue pour demander des conditions dignes pour les réfugiés et contre les inégalités que pour « La manif pour tous »… »

(Texte de Marie Malzac)

 

3.2    Les festifs culturels

Ce qu’ils représentent : 45 %.

Ce qui les distingue : 59 % hostiles à l’accueil des migrants.

Pour eux, Jésus est: le fondateur de leur religion.

Etre catholique, c’est être baptisé

Leur spiritualité : la religion est de l’ordre du patrimoine commun, elle est un élément important de leur identité. Elle est essentiellement là pour rassurer, pour apporter une protection à leur famille.

Leur pratique : ils  vont à l’église pour les rites de passage, les fêtes de famille – mariages, baptêmes, enterrements. Ils demandent des rites à l’Église mais peuvent les vivre avec une certaine distance. Ils allument un cierge, donnent à des associations caritatives… Ils sont attachés à l’aspect culturel, au folklore et aux traditions (les crèches, le clocher…). Ils appré­cient assez la messe en latin.

Leur lieu : la paroisse, mais souvent ils décrochent de la pratique avec les regroupements paroissiaux. Ils sont faiblement engagés, mais on peut les trouver dans la catéchèse.

Leur sociologie: ce sont ceux qu’on appelait les « non-pratiquants ». Ils représentent la plus grande masse des catholiques engagés. Ils sont de milieu populaire mais pas uniquement.

Leur figure de référence : une marraine, … une grand-mère.

Leur vote : orienté à droite ; c’est le groupe qui a le plus fort électorat FN, même s’il reste minoritaire (22 %, correspondant la la moyenne nnationale). Très peu favorables à la « manif. Pour tous », ils ont un taux élevé de défiance à l’égard du Pape dont ils n’acceptent pas les prises de position sur les migrants. À leur égard, ils sont très hostiles.

 

Exemple type : Sabine Brossard

 

43 ans, responsable magasin

Quand le diacre qui les préparait au baptême de leurs enfants leur a demandé pourquoi elle et son mari n’étaient pas mariés religieusement, Sabine l’a reconnu: elle aurait bien aimé se marier à l’église, « avec la robe blanche », mais ils avaient déjà leurs deux garçons, quand elle et son mari sont passés à la mairie.

Peu importe, « l’essentiel », pour cette chaleureuse responsable d’une boutique de prêt-à-porter à Cholet, était que ses enfants soient baptisés: « C’était quelque chose de fort pour moi. Je sais qu’au-dessus de moi, il y a quelqu’un qui va les protéger. C’est ma conception de l’Église. Ceux que j’ai aimés et qui sont morts aussi vont les protéger. Parfois dans les épreuves, je leur dis: protégez-moi. »

Sabine ne va à l’église que pour les baptêmes et les enterrements, mais elle se dit heureuse d’être marraine plusieurs fois. Son lien à l’Église et à ses racines catholiques, elle le doit à sa grand-mère, morte il y a un peu plus d’un an, et à laquelle elle était très attachée: « Quand on partait en voyage, elle nous disait qu’elle allait prier pour nous. Ça a beaucoup compté pour moi et je fais comme elle. Ce ne sont pas vraiment des prières mais plutôt des pensées, ça me rassure. »

Souvent, il lui arrive d’aller déposer un cierge à la chapelle de Haute-Foy, dans la campagne de son enfance. Elle et son mari ne manquent jamais une occasion de s’arrêter pour visiter les églises quand ils voyagent – « les clochers sont le symbole de notre religion! » – mais aussi les autres lieux de culte. « En vacances au Maroc, raconte-t-elle, nous avons pris un guide pour nous présenter la mosquée et nous aider à mieux comprendre l’islam. Nous avons des amis musulmans mais nous voulons mieux comprendre. »

(Texte de Céline Hoyau)

3.3    Les observants

Ce qu’ils représentent : 7 %

Ce qui les distinguent : 65 % ont défilé ou auraient voulu défiler<à « la manif. Pour tous ».

Pour eux, Jésus est : le fils de Dieu, mort sur la croix pour le salut des hommes.

Etre catholique c’est : rechercher la sainteté afin d’être digne de ce salut.

Leur spiritualité : pour eux, l’accès à Dieu suppose une certaine ascèse et une mise à distance du monde. Ils sont attachés à la beauté de la liturgie et à la messe en latin.

Leur pratique: messe (ce sont eux qui y assistent le plus), pè­lerinage, chapelet, adoration du Saint-Sacrement…

Leur lieu : la paroisse, choisie en raison de leurs affinités.

Leur sociologie: le noyau dur appartient à une bourgeoisie de style de vie (et non de niveau de vie): prière en famille, scolarité privée, scoutisme (Europe, SUF) … Ils ont souvent été en contact avec des communautés nouvelles (soit traditionalistes, comme la Fraternité Saint-Pierre, soit néoclassiques, telles les communautés Saint-Jean ou Saint-Martin, soit charismatiques). Ils se pensent comme une minorité investie de valeurs universelles, y compris au sein de l’Église dont ils dénoncent les dérives des années 1970, sans pour autant être hostiles au concile Vatican Il… Ils se donnent pour mission de restaurer la vérité du catholicisme.

Leurs figures de référence, Fabrice Hadjadj, François-Xavier Bellamy, Jean-Paul II, Benoît XVI…

Leur vote : surtout à droite. Très proches de « La manif pour tous » (seul groupe où la mobilisation a été majoritaire) et « pro-life », ils se sentent porteurs du modèle de la famille catholique. Ils sont une majorité à se défier des migrants (et de l’islam dans une moindre mesure) et critiquent beaucoup le pape François.

 

Exemple type : Henri de Fraguier

 

24 ans, étudiant

Être désigné comme un catholique observant, Henri de Fraguier l’accepte bien volontiers. Et pour cause : élevé dans l’Ouest parisien, passé par toutes les étapes du scoutisme, de louveteau à chef de troupe (chez les Scouts Europe), cet aîné d’une famille catholique va à la messe tous les dimanches (en français, mais il apprécie aussi le latin), parfois en semaine quand il a du temps. Très marqué par Benoît XVI, il a participé aux JMJ de Madrid en 2011, et organisé la logistique de son groupe à Cracovie, l’été dernier.

Pour lui, la foi, c’est « croire en un Dieu qui nous a créés pour être en relation avec lui, chercher à vivre cette relation et tendre vers la sainteté ». C’est ce qu’il explique aux élèves de seconde à qui il donne un cours de caté chaque semaine dans le 18° arrondissement à Paris, un engagement proposé par le parcours Even qu’il a suivi pendant quatre ans pour consolider sa propre foi. « Ceux qui suivent mes cours ne sont pas forcément cathos. Ces jeunes se posent plein de questions auxquelles les médias et l’école ne répondent pas », confie-t-il, heureux de se confronter à cette réalité bien différente du milieu dans lequel il évolue traditionnellement.

Attaché à la protection de la vie « de ses débuts à sa fin », ainsi qu’aux valeurs familiales, Henri s’est engagé dans « La manif pour tous » dès 2013 et, depuis, en recrute les volontaires. Passionné par les questions politiques, l’étudiant en master 2 d’affaires publiques est sensible à la question de l’identité et au respect des valeurs chrétiennes, cite le pape François lorsqu’il invite à une certaine prudence dans l’accueil des migrants et ne cache pas une sensibilité politique de droite.

(Texte de Céline Hoyeau)

 3.4    Les conciliaires

Ce qu’ils représentent : 14 %

Ce qui les distinguent : 61 % aiment le Pape François.

Pour eux, Jésus est : celui qui témoigne de la miséricorde de Dieu en brisant les frontières de l’exclusion.

Etre catholique, c’est : rompre avec la logique exclus / ayants droit; la transcendance se découvre, pour eux, dans la communion avec tous les hommes.

Leur spiritualité : rappeler à tous les hommes leur commune dignité d’en­fants de Dieu (avec une méfiance à l’égard d’une « Église des purs ». S’ils avaient à choisir un passage de l’Évangile, ce serait le pardon à la femme adultère, la rencontre avec la Samaritaine ou avec Zachée. Ils sont hostiles à la messe en latin.

Leur pratique : messe, pèlerinage (à Lourdes plus qu’à Paray-le-Monial), chapelet… Ils figurent, avec les observants, parmi les plus zélés.

Leur lieu : la paroisse ; les structures diocésaines dans lesquelles ils sont omniprésents ; les mouvements comme le Secours catholique… Ils sont engagés dans tous les domaines, du caritatif à la défense de la famille.

Leur sociologie : ce groupe est assez hétérogène.

Leurs figures de référence : Sœur Emmanuelle, l’abbé Pierre, Guy Gilbert, le jésuite Joseph Moingt…

Leur vote : ce sont ceux qui se positionnent le plus à gauche (plus d’un tiers), mais on les trouve aussi au centre droit et à droite. Ils sont majoritairement opposés au Front national.

Ce sont les plus fervents admirateurs du pape François. Ils sont assez proches de « La manif pour tous » et majoritairement favorables à l’accueil des migrants.

 

Exemple type : Hervé Dagommer

72 ans, retraité

Engagé, Hervé Dagommer l’est sans aucun doute. Marié « avec une sainte », père de quatre enfants – dont un seul pratique – et grand-père de dix petits enfants, il a toujours pris des responsabilités dans sa paroisse. Tout en travaillant comme associé dans une société informatique, il a géré pendant vingt ans la préparation des baptêmes dans sa paroisse de Rueil (Hauts-de-Seine). Depuis sa retraite, le rythme n’a fait qu’accélérer: économe de la paroisse, il fait partie aussi de la chorale et de l’équipe d’accompagnement des familles en deuil. Pour mieux « transmettre la foi de l’Eglise », qui est aussi la sienne Hervé Dagommer, qui « pélerine peu » a « du mal à prier », mais se rend à la messe « au moins deux ou trois fois par semaine » a suivi pendant sept ans et avec succès le cycle C de l’Institut catholique de Paris pour se former en théologie. « Parce qu’ils sont dans l’épreuve, les gens que je rencontre en préparant les funérailles sont à l’écoute. Implicitement, ils me demandent à quoi je crois ». Avec eux, Hervé Dagommer aime revenir à l’essentiel : non pas seulement  « un humanisme vague » mais cette foi en Dieu qui lui donne « une espérance ».

Lui qui n’a jamais voté à gauche mais plutôt au « centre droit », était de la première « manif pour tous », mais a considéré ensuite que « l’Église se trompait de combat ». Il estime que le pape François, lui, a « vraiment compris les enjeux actuels » pour l’Église: ne pas se concevoir comme une « Église de purs » -une tendance qu’il décèle chez les quadragénaires de sa paroisse – mais sortir « pour annoncer la bonne nou­velle ». Et rappeler à la société son rôle d’accueil. À la fin des années 1970, il a rénové une maison pour des boat people vietnamiens. L’an dernier, il a eu « honte » que la France n’ait pas accueilli plus de réfugiés

(Texte de Anne-Bénédicte Hoffner)

3.5    Les inspirés

 Ce qu’ils représentent : 5 %

Ce qui les distingue: 34% votent « Les républicains »

Pour eux, Jésus est : une personne rencontrée lors d’une expérience de conversion, avec qui ils entretiennent une relation personnelle, un dialogue quasi continu.

Être catholique, c’est: se convertir toujours plus intégralement, faire entrer Jésus dans tous les aspects de sa vie. Leur foi est une histoire d’amour, un chemin vers le bonheur.

Leur spiritualité : pour eux, la foi se transmet par le témoignage. Ils accordent une grande importance à la liturgie, attendant de la messe qu’elle soit communautaire, vivante et recueillie. Comme les observants, dont ils sont proches, ils apprécient la messe en latin.

Leur pratique: messe, en particulier dans les rassemblements ; pèlerinage, chapelet, adoration du Saint-Sacrement…

 

Leur lieu. la communauté charismatique (l’Emmanuel, Chemin Neuf, Fondacio… ) ou la paroisse qui lui a été confiée, le groupe de prière… Ils attendent de l’Église un visage spirituel.

 

Leur sociologie: ils se présentent comme des convertis alors qu’ils ont souvent grandi dans une famille catholique. Mais ils ont réinvesti leur vie de foi, jugée formaliste ou superficielle avant leur « rencontre avec Jésus ». On trouve parmi eux tous les univers sociaux et classes d’âge.

Leurs figures de référence : Tim. Guénard, Jean Vanier, Daniel-Ange, P. René-Luc…

Leur vote : orienté majoritairement à droite voire vers le FN. Pour un quart proches de « La manif pour tous », ils sont majoritairement frileux à l’égard des migrants mais favorables au pape François.

 

Exemple type : Anne-Lise Rouyer

 

34 ans, professeur d’arts plastiques à Toulouse

Dernière de six enfants, elle a grandi dans une famille catholique mais se présente comme une « convertie ». « J’avais toujours eu la foi en Dieu mais je n’avais pas encore rencontré Jésus », explique Anne-Lise Rouyer en évoquant le « cœur à cœur avec le Christ » qui a fait basculer sa vie de foi, à 19 ans, lors d’une adoration du Saint-Sacrement. À l’adolescence, après « le drame familial » de la séparation de ses parents, Anne-Lise avait cessé de pratiquer, « très déçue » d’une Église qu’elle trouvait alors « étriquée ». Sans toutefois perdre la foi. C’est par des lectures tous azimuts, y compris New Age, qu’elle découvre un jour, sans le savoir, l’oraison et reprend le chemin de l’Église, demandant à être confirmée.

Ce Jésus qu’elle a rencontré, Anne-Lise ne va « plus le lâcher ». Elle s’engage pendant sept ans aux Semeurs d’espérance, une association qui anime des veillées d’adoration et des maraudes auprès des sans-abri à Paris. Là, elle apprend à connaître ceux qui vont devenir pour elle des modèles: Daniel-Ange, Soeur Emmanuelle, le P. Ceyrac, Jean Vanier, Stan Rougier… Autant de témoins qui incarnent l’Église dont elle rêve. « Des amoureux de Jésus, avec le cœur brûlant et cette audace d’aller jusqu’au bout, dans le don d’eux-mêmes ». Jeune maman, elle regrette de n’avoir plus autant de temps pour aller à la messe en semaine ou devant le Saint-Sacrement, mais cherche à « donner le plus d’amour possible, de l’espérance et le goût du ciel ». Soucieux d’une cohérence de vie, elle et son mari ont choisi de s’installer non loin d’une fraternité Lazare, à Toulouse, où cohabitent jeunes professionnels et anciens sans-abri. À Noël, ils étaient à Saint-Girons, en Ariège, pour animer avec la paroisse une mission d’évangélisation.

(Texte de Céline Hoyeau)

 

3.6    Les Emancipés

 Ce qu’ils représentent : 5 %

Ce qui les distingue : 34% votent à gauche

 

Pour eux, Jésus est : celui qui libère l’homme de ce qui lui fait perdre sa dignité, qui invite les hommes à assumer leur liberté dans le service du prochain.

Être catholique, c’est: être pleinement responsable de sa vie, conscient des conséquences collectives de ses actes.

Leur spiritualité : passe avant tout par un engagement dans les luttes sociales et politiques contre les injustices.

Leur pratique, une lecture personnelle de l’Évangile ou des temps de partage biblique; des retraites à Taizé… Ils ont peu de goût pour la messe dominicale qu’ils jugent déconnectée de la culture contemporaine. Comme les conciliaires, ils rejettent massivement la messe en latin.

Leur lieu: forte propension à des engagements non religieux, dans des associations humanitaires ou de défense de l’environnement. On les trouve aussi dans les mouvements d’Action catholique, chez les Scouts et Guides de France, au CCFD, au Secours catholique…

Leur sociologie : communément appelés « cathos de gauch », ils regrettent que l’Église se confonde trop souvent avec une classe bourgeoise et se focalise sur la morale sexuelle. On trouve toutes les classes d’âge dans ce groupe.

Leurs figures de référence: Guy Aurenche, François Soulage, Pierre Rabbi…

Leu vote . centre droit ou PS. Ils se défient du pape François qu’ils trouvent trop timoré dans ses réformes. Ils se démarquent de « La manif pour tous ». Curieusement, ce sont aussi les plus hostiles aux migrants, les assimilant sans doute aux musulmans qui, à leurs yeux, menacent l’émancipation des femmes et la liberté des homosexuels.

 

Exemple type : François Mandil

 

38 ans, délégué national à la communication des Scouts et Guides de France

« Pour moi, la vocation du chrétien n’est pas de passer une heure par semaine dans une église. » Pourtant, François Mandil a tout à fait le sentiment d’être un catholique pratiquant. Mais autrement. « Je vis des expériences de transcendance bien plus fortes avec les pieds dans l’herbe et en regardant le ciel étoilé », résume cet amoureux du scoutisme et de la nature.

Délégué national à la communication des Scouts et Guides de France, ancien militant écologiste adepte des actions coups-de-poing pas toujours légales, il le dit sans ambiguïté: « Le premier moteur de tous mes engagements, c’est que je suis catho. » Il raconte volontiers ses deux jours de retraite chez des clarisses avant son premier fauchage d’OGM.

Incapable de prier dans une « célébration classique », « très mal à l’aise lorsque des gens se mettent à genoux », François Mandil en convient: « C’est une question de sensibilité personnelle. Je ne veux pas faire de procès car j’ai trop souffert moi-même d’être traité de mauvais catholique », assure-t-il, allusion au « mariage pour tous », auquel il était favorable. Cet altermondialiste résolu se trouve même des points communs avec les cathos décroissants de la revue Limite, pourtant conservateurs sur les sujets de société.

Pour autant, celui qui relit régulièrement le Sermon sur la montagne continue de préférer vivre sa foi en dehors des chemins balisés. « J’ai davantage eu le sentiment de rencontrer le Christ dans des cercles de silence (groupes de soutien aux sans-papiers, NDLR) que dans une messe dominicale dont je cherche parfois le sens. »

(Texte de Gauthier Vaillant)

 

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C. « DIVERS ». VITREAUX

Posté par papaours le 20 mars 2017

christ-de-rouault-assy.1231957102  Le Christ de Rouault (« La Flagellation »)

Le texte ci-dessous a été écrit par André Turcat. Il devait faire partie d’autres communications qu’il n’a pas eu le temps de nous transmettre.

L’art du vitrail

 

Le vitrail n’est pas né d’hier. Il y a neuf siècles, un moine du nom de Théophile écrivit un traité Diversarum artium schedula donnant toutes les indications techniques de l’art du vitrail, telles à peu près qu’ont pu les appliquer à Assy les Rouault, les Chagall. Et l’on a recueilli des débris de vitraux depuis le IXe siècle.

En réalité le verrier complet doit maîtriser, pour parvenir à son vitrail, outre le carton qu’il tient souvent d’un autre, bien des techniques, et presque des métiers divers : le verre lui-même, sa fonte, sa coloration par des ajouts subtils, sa fonte puis son soufflage ou sa coulée. Ensuite, après la coupe délicate accordée au dessin, ce sera l’assemblage aux plombs pour former les panneaux ; après, ou avant selon le cas la peinture, et cela va de la grisaille des traits et des ombres  aux teintes telles les jaune d’argent et sanguine apparus entre XIVe et XVIe siècles, qui pénétreront le verre à la recuisson, autre art, et les perfectionnements apportés depuis, sans parler de la technique du verre éclaté ; enfin la construction du vitrail final dans l’armature métallique des barlotières auxquelles il est soudé par les vergettes. Et maintenant où l’expérience de tant de vitraux, par nature fragiles, perdus par le temps ou la malveillance, la protection du vitrail, chimique, hydrométrique, grillagée, vient nécessairement compléter par des techniques, que le maître verrier doit connaître même si ce n’est pas lui-même qui va l’assurer.

Mais les techniques, mon propre métier me l’a bien appris, ne font pas l’œuvre ; elles la permettent.

Il y faut le goût souverain des couleurs assemblées dans une nef, une salle, pour y créer l’atmosphère particulière, de recueillement, de joie, voire de drame si c’est recherché ; et le verrier est nécessairement associé au concepteur pour y atteindre.

Il y faut l’esprit pour, ainsi que le proclamait dès le portail de l’abbaye Saint-Denis l’abbé Suger, grand créateur du gothique appelé alors opus francigenum, l’« art français », pour que le soleil du spirituel invisible, filtré par les couleurs merveilleuses, vienne illuminer le pèlerin, pèlerin de la foi ou de l’art.

Et c’est ainsi, dans des oeuvres comme celles de la Sainte-Chapelle de Saint-Louis, comme celles d’un Max Ingrand à St-Julien de Tours ou Yvetot, s’associent ou se confondent l’artiste et l’artisan, auxquels nous devons ces émotions si particulières du beau vitrail

                                                                                     André TURCAT

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