B. « RELIGION ». L’appel du pape François pour tendre vers la sainteté

Posté par papaours le 13 avril 2018

Tiré du Figaro du 10 avril 2018

Article de JEAN-MARIE GUÉNOIS

 

RELIGION La sainteté n’est pas une sinécure. Elle est combat. Tel est le message essentiel de la nouvelle « exhortation apostolique » du pape François, publiée le 9 avril, sous la forme d’une lettre de 120 pages intitulée Soyez dans la joie et l’allégresse (Gaudate et exsultate, en latin). En tutoyant son lecteur, le pape y lance un véritable « appel à la sainteté  , qu’il adresse à tous. Il parle de la « classe moyenne de la sainteté ». Car « il n’est pas nécessaire d’être évêque, prêtre, religieuse ou religieux » pour la vivre : « Nous sommes tous appelés à être des saints en vivant avec amour et en offrant un témoignage personnel dans nos occupations quotidiennes, là où chacun se trouve ». En particulier dans les « petits détails » de la vie.

Je demande à tous les chrétiens de faire chaque jour, en dialogue avec le seigneur qui nous aime, un sincère « examen de conscience ».

(Le Pape François)

En tout cas, la sainteté n’est pas ce que l’on croit. Il ne faut « pas en avoir peur ». Elle est avant tout « joyeuse ». Elle va avec « le sens de l’humour ». Elle ne « marche pas la tête basse ». Elle n’est pas « inhibée, triste, aigrie, mélancolique ». Pour autant elle ne peut se réduire à un « mot romantique ». Elle nécessite une « lutte permanente » contre « les tentations du diable », « le prince du mal », qui n’est pas « un mythe ». Le penser, affirme François, est une « erreur » qui « nous conduit à baisser les bras, à relâcher l’attention et à être plus exposés ».

 

Comment atteindre la sainteté ? « Le saint est une personne dotée d’un esprit de prière et qui a besoin de communiquer avec Dieu. » Il doit agir avec « discernement » pour détecter « la corruption spirituelle ». Celle-ci est « pire » que la chute d’un pécheur parce qu’« il s’agit d’un aveuglement confortable et autosuffisant où tout finit par sembler licite : la tromperie, la calomnie, l’égoïsme et d’autres formes d’autoréférentialité ».

 

Mais le saint doit surtout agir et pas seulement prier : « Il n’est pas sain d’aimer le silence et de fuir la rencontre avec l’autre » ou « de chercher la prière et de mépriser le service », car « nous sommes appelés à vivre la contemplation également au sein de l’action ». La sainteté passe aussi par une pratique spirituelle qui était tombée dans l’oubli : « Je demande donc à tous les chrétiens de faire chaque jour, en dialogue avec le Seigneur qui nous aime, un sincère « examen de conscience ». Et, sur ce point, François demande de ne rien éluder, « en demandant à l’Esprit-Saint de nous délivrer et d’expulser cette peur qui nous porte à lui interdire d’entrer dans certains domaines de notre vie ». Et il pointe tout particulièrement deux sujets sensibles : l’aide aux pauvres et l’accueil des migrants.

 

Vis-à-vis des démunis : « Nous ne pouvons pas envisager un idéal de sainteté qui ignore l’injustice de ce monde où certains festoient, dépensent allègrement et réduisent leur vie aux nouveautés de la consommation, alors que, dans le même temps, d’autres regardent seulement du dehors, pendant que leur vie s’écoule et finit misérablement. »

 

Vis-à-vis des migrants : « On entend fréquemment que, face au relativisme et aux défaillances du monde actuel, la situation des migrants, par exemple, serait un problème mineur. Certains catholiques affirment que c’est un sujet secondaire à côté des questions « sérieuses » de la bioéthique. Qu’un homme politique préoccupé par ses succès dise une telle chose, on peut arriver à la comprendre ; mais pas un chrétien, à qui ne sied que l’attitude de se mettre à la place de ce frère qui risque sa vie pour donner un avenir à ses enfants. Pouvons-nous reconnaître là précisément ce que Jésus-Christ nous demande quand il nous dit que nous l’accueillons lui-même dans chaque étranger ? [...] Par conséquent, il ne s’agit pas d’une invention d’un pape ou d’un délire passager ».

 

Plus globalement, cette exhortation apostolique vise enfin à combattre « la rigidité » dans l’Église pour « prendre en compte toutes les nuances de la réalité ». Sur ce plan, François attaque « deux falsifications » de la foi. Le « gnosticisme », qui consiste à « prétendre réduire l’enseignement de Jésus à une logique froide et dure qui cherche à tout dominer ». Et le « pélagianisme », qu’il résume ainsi : « l’obsession pour la loi, la fascination de pouvoir montrer des conquêtes sociales et politiques, l’ostentation dans le soin de la liturgie, de la doctrine et du prestige de l’Église ».

 

Il ne faut pas « suspecter l’engagement social des autres »

 

Voici un extrait de l’exhortation apostolique Gaudate et exsultate : « Chez ces grands saints, ni la prière, ni l’amour de Dieu, ni la lecture de l’Évangile n’ont diminué la passion ou l’efficacité du don de soi au prochain, mais bien au contraire. [...] Est également préjudiciable et idéologique l’erreur de ceux qui vivent en suspectant l’engagement social des autres, le considérant comme quelque chose de superficiel, de mondain, de laïcisant, d’immanentiste, de communiste, de populiste.

 

Ou bien, ils le relativisent comme s’il y avait d’autres choses plus importantes ou comme si les intéressait seulement une certaine éthique ou une cause qu’eux-mêmes défendent. La défense de l’innocent qui n’est pas encore né, par exemple, doit être sans équivoque, ferme et passionnée, parce que là est en jeu la dignité de la vie humaine, toujours sacrée, et l’amour de chaque personne indépendamment de son développement exige cela.

 

Mais est également sacrée la vie des pauvres qui sont déjà nés, de ceux qui se débattent dans la misère, l’abandon, le mépris, la traite des personnes, l’euthanasie cachée des malades et des personnes âgées privées d’attention, dans les nouvelles formes d’esclavage, et dans tout genre de marginalisation.»

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B. « FAMILLE ET SOCIÉTÉ ». Cédric Kahn, il était une foi.

Posté par papaours le 12 avril 2018

Tiré de Le Point, du 15 mars 2018-04-0218

PAR JÉRÔME CORDELIER

Avec « La prière » le réalisateur filme la rédemption d’un toxicomane touché par la grâce. Epoustouflant de justesse.

 

Thomas, jeune toxicomane en sevrage, rejoint une communauté religieuse au cœur d’un désert montagneux.

 

C’est un film qui va en déranger plus d’un. Elevé dans une communauté d’ex-soixante-huitards, quinquagénaire prolixe qui enchaîne les sujets les plus divers devant et derrière la caméra, Cédric Kahn vient de réussir un opus très inspiré dont certaines scènes se rapprochent par leur force du sacralisé « Des hommes et des dieux », de Xavier Beau vois. Aucune faute de goût, de jeunes comédiens inconnus qui jouent avec justesse, un scénario (coécrit avec Fanny Burdino et Samuel Doux) qui se déroule avec tact et intelligence grâce à une caméra pudique. Sans artifice, Cédric Kahn donne à voir la beauté et la pureté du monde au milieu de sa laideur, ‘o la légèreté sans la lourdeur, en suivant le chemin de rédemption d’un sans-famille de 22 ans accro à l’héroïne, Thomas (génial Anthony Bajon, Ours d’argent du meilleur acteur au Festival de Berlin), qui a arrêté sa scolarité au cours de sa seconde et rejoint une communauté tenue par des religieux au cœur d’un désert montagneux. Dans ce décor austère, le jeune garçon se heurte tant aux règles strictes qu’imposent le sevrage et la vie en communauté qu’à ses compagnons – « Plus je vois vos gueules, plus j’ai envie de me défoncer », lâche-t-il avec hargne. Thomas reste sourd aux leçons de ses camarades, y compris pour apprendre à demander pardon – « Il est plus facile de prendre de la drogue que de se confronter à soi-même. »  Pas question pour le jeune insoumis de terminer comme ces ex-caïds amollis par le prêchi-prêcha qui leur fait chanter avec fougue : « Ce que nos yeux contemplent sans beauté ni éclat, c’est l’amour qui s’abaisse et nous élève à Lui» ; Gloussements dans la salle… Lesquels, peu à peu, s’estompent, à mesure que notre héros se laisse à son tour happer par des émotions simples et emprunte le même cheminement intérieur. Dieu serait-il tombé sur la tête de Cédric Kahn ? « Je suis moi-même allé à la rencontre de ces jeunes, explique le réalisateur, et leurs témoignages m’ont bouleversé. Tous disaient qu’ils étaient allés au bout du chemin et qu’ils avaient entrevu une petite lucarne. Leurs histoires se ressemblaient terriblement. Avant d’être unis par la prière, ils étaient déjà liés. ». Et voilà comment le cinéaste embarque sans en avoir l’air les spectateurs dans l’intimité du mystère. « La prière, ce n’est qu’un aspect du film, souligne-t-il. Pour moi, il s’agit surtout d’un travail sur l’honnêteté et le manque. On suit des individus qui viennent du pays du mensonge et de la roublardise, et deviennent naïfs. J’ai voulu faire un film sur le choix et la liberté.»  Sur le chemin de vie de Thomas, un face-à-face étonnant avec une religieuse, sœur Myriam, au charisme foudroyant (magistrale Hanna Schygulla), et la découverte de l’amour (on ne vous en dit pas plus) seront des jalons décisifs. Kahn filme la foi avec une justesse inouïe. Affaire de travail et de technique, assure-t-il. « Je me suis plongé dans cette matière, raconte Cédric Kahn. J’ai lu les psaumes, j’ai écouté des chants, je suis allé à la rencontre des gens fervents qui m’ont beaucoup touché. ».  Et lui ? «J’ai reçu une éducation ultra laïque,  j’ai donc commencé dans la vie en pensant que j’étais non-croyant, confie le réalisateur. Je ne suis pas récalcitrant, mais je me situe clairement du côté du doute. Même si je pense qu’il y a toujours une part de sacré, de mystère dans ce qu’on entreprend. Pour moi, c’est un film plus sur une expérience intime dénommée foi que sur la religion. ».

 

Certains y verront, par moments, niaiseries, d’autres, au contraire, considéreront que Cédric Kahn donne à voir la vie dans son éclat sublime, en approchant au plus près l’innocence et l’espérance retrouvées sans pour autant s’en faire le prosélyte aveugle. A notre époque, c’est courageux

 

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C. « DIVERS ». A l’occasion de l’anniversaire de la naissance de SOLJENITSINE

Posté par papaours le 12 avril 2018

Tiré du FIGARO. Article de Hevé Mariton *

 

Cette année marque les cent ans de la naissance d’Alexandre Soljenitsyne. Ce seront aussi les dix ans de sa mort, les quarante ans d’un de ses grands textes, le discours de Harvard consacré au déclin du courage dans les pays occidentaux. Ces anniversaires devront souligner l’importance de ce que le grand slaviste Georges Nivat appelle «le phénomène Soljenitsyne », un phénomène littéraire, politique, moral.

 

Nous aurons à cœur d’honorer le prix Nobel de littérature (1970), l’homme qui, avec Jean-Paul II, provoqua l’ébranlement du monde soviétique, du bloc communiste. La publication de L’Archipel du Goulag en 1973 eut un retentissement mondial considérable. Et Alexandre Soljenitsyne sut, avec une grande acuité, et parfois une violente sévérité, accuser les défauts de notre monde.

 

La France tient dans le phénomène Soljenitsyne une place particulière. C’est à Paris que L’Archipel du Goulag fut publié en russe pour la première fois; c’est en France qu’il dira avoir été le mieux lu, compris, reçu, sans oublier pour autant la longue complaisance d’une partie des élites politiques et littéraires françaises pour « le pays du socialisme réalisé ».

 

Cette voix n’est pas entendue aujourd’hui comme elle mérite de l’être. Elle est parfois oubliée – le mur de Berlin est tombé… Cette voix est parfois évitée car les questions morales que pose Soljenitsyne dérangent. Elle est parfois déformée dans une récupération idéologique qui pourra servir certains très à droite et fournir à d’autres très à gauche une caricature commode.

 

Surtout – et c’est toute la force de son témoignage – Soljenitsyne répond mal aux injonctions de notre temps. La lecture du monde est aujourd’hui polarisée par deux évidences, l’évidence populiste et l’évidence progressiste qui se nourrissent mutuellement. Le peuple est-il souverain ou doit-on le traiter à distance? Le progrès fait-il avancer le monde ou doit-on le récuser? Ces évidences sont simplistes et totalitaires. On n’aurait pas le droit de ne pas choisir son camp : celui du peuple qui ressent la réalité du monde, celui du progrès qui en perçoit la raison. Soljenitsyne, dans toute son oeuvre, et cela résonne aujourd’hui, nous appelle, hors de toute évidence, à une exigence. C’est plus difficile à entendre. Cette exigence est universelle. Soljenitsyne est parfois présenté comme «slavophile», or il récuse le mot; parfois décrit comme revêche à l’humanisme, or c’est mal lelire. Dans son discours du Liechtenstein (1993), il se revendique d’Érasme qui « concevait la politique comme une catégorie morale et y voyait l’expression des aspirations éthiques ». Oui, Soljenitsyne est universel, d’un universalisme qui parle de morale, de liberté et de limite, de mémoire et d’idéal.

 

Soljenitsyne puise la morale dans l’exigence du beau, du vrai et du bien. Avec Dostoïevski, il partage l’espoir que « la beauté sauvera le monde ». Le discours de Harvard développe la devise de cette université, « Ventas ». Et le bien doit inspirer les êtres les plus simples de La Maison de Matriona, sa nouvelle publiée en 1963, comme les grands, intellectuels ou politiques. Ce sont des exigences esthétiques de l’œuvre de Soljenitsyne, ce sont aussi des exigences de vie.

 

Le critère redoutable de la vérité conduit Soljenitsyne à des jugements sévères. Ses attaques contre la presse en Occident sont violentes, excessives même, jusqu’à l’ingratitude de la part de celui que la presse occidentale a protégé du régime soviétique. Les appréciations du grand écrivain, en la matière, relèvent d’un systématisme infondé, mais elles disent aussi ce que l’on observe encore mieux quelques décennies plus tard : le formatage, les emballements, les modes, autant de freins à la liberté.

 

L’exigence du bien amène Soljenitsyne à dire ce que l’affirmation des Droits de l’Homme ne suffit pas à construire. Cette critique du « droit-de-l’hommisme » autorise certains à enfermer Soljenitsyne dans une vision réactionnaire et autoritaire. Ce n’est pas juste. Avant même Soljenitsyne, Max Weber avait tout à la fois salué l’apport des Droits de l’Homme et regretté le fanatisme rationaliste qui peut en sourdre. Lorsque Soljenitsyne, dans le discours de Harvard, dénonce « la bienveillante conception humaniste selon laquelle l’homme, maître du mondé ne porte en lui absolument aucun germe de mal », il ne récuse pas l’humanisme mais en limite l’ambition rationaliste, il rappelle que l’homme porte des germes de mal, que seule la conscience du beau du vrai et du bien empêche de prospérer.

 

Soljenitsyne est aussi un homme, un créateur épris de liberté. C’est le sens de son combat, de son oeuvre, de sa vie. Mais il y a la liberté de bien faire et la liberté de mal faire. Soljenitsyne croit au libre arbitre, en la responsabilité. Mais cette responsabilité est entravée par les excès, excès du juridisme, excès de la presse. Soljenitsyne chérit l’État de droit. Mais; comme la sagesse ancienne, il sait que « summum jus, summa injuria » (Le droit poussé trop loin est une injustice souveraine. Note du blogger). Cela vaut pour la personne, cela vaut aussi pour une société soumise au risque de dessèchement.

 

Soljenitsyne serait hostile au libéralisme ? Dans son dialogue avec le physicien Sakharov, il souligne que « c’est dans le développement de l’être moral de la Russie que le libéralisme russe a toujours vu pour lui (parfaitement à tort) le danger le plus noir ».

 

Selon Soljenitsyne, le ver était dans le fruit dès la révolution de février 1917 mais non pas en raison de l’idée libérale mais par son caractère incomplet. Le libéralisme russe s’est trompé de danger et l’histoire l’a prouvé!

 

En exergue à un essai, Le Printemps des libertés (L’Archipel, 2016), je citais Soljenitsyne : « Personne sur la terre, n’a d’autre issue que d’aller toujours plus haut ». Cet appel à l’élévation en dignité va avec la conscience de la limite. Une limite personnelle, une limite physique, une limite volontaire ou contrainte. La liberté est aussi dans la conscience de la limite, une limite qui appelle à la personne humaine, à sa dignité, jusque dans les conditions extrêmes subies par Ivan Denissovitch. L’auto-limitation, l’auto-restriction, aident à découvrir le beau, le vrai, le bien. L’auto-limitation est une condition nécessaire de la liberté, elle est « l’action primordiale et la plus sage pour tout homme qui a accédé à sa liberté. Pour ceux qui cherchent à l’obtenir, c’est également la voie la plus sûre ».

 

La limite pose une éthique individuelle, et inspire aussi une politique. Soljenitsyne est un militant de la sauvegarde de l’environnement. Il l’a exprimé, sans concession pour l’Occident, sans concession pour la Russie. Les analyses qu’il tient, les mots qu’il emploie sont d’une redoutable actualité.

 

Soljenitsyne nous fait aussi partager l’exigence de la mémoire. La mémoire dans laquelle il a écrit et retenu une partie de son oeuvre : l’univers du Goulag ne lui permettait pas d’écrire commodément. L’exigence de la mémoire soutient aussi l’ambition historique de Soljenitsyne dans son oeuvre, le dessin de l’histoire contemporaine, l’histoire de la Russie du début du XXe siècle et de son tréfonds. C’est encore la mémoire de la langue, le refus de la novlangue et du globish à la russe, la capacité à puiser dans l’ancien et à inventer du neuf. C’est enfin l’amour d’un pays, l’affirmation d’une identité meurtrie, mystérieuse et aimée. Cette mémoire ne rejette pas les autres, mais elle les aime en tant qu’ils sont autres. Les polémiques malicieuses, les propres écarts de Soljenitsyne, ont nourri les accusations de xénophobie et d’antisémitisme. Elles ne sont pas justes, mais il faut en effet une grande exigence morale, une grande ambition éthique, un grand amour des hommes pour être si fier de soi et sensible à l’autre.

 

La quête de Soljenitsyne est universelle et difficile, c’est une quête de l’idéal. Il est témoin de l’Est totalitaire comme d’une « chose horrible » ; à l’Ouest, l’humanisme d’Érasme s’est abîmé en égoïsme ; il ne peut pas recommander notre société comme idéal pour la transformation de la sienne. Parce qu’il est lucide, qu’il refuse les accommodements individuels ou collectifs, la quête est sans fin. Il apprécie la démocratie mais la soumet aux buts éthiques de la vie.

 

Soljenitsyne est trop scientifique pour bannir le progrès, trop philosophe pour le chérir. Il est trop historien pour ignorer le peuple, trop mystique pour s’y perdre. Soljenitsyne croit en l’homme.

 

 

* Membre du Comité pour le centenaire de Soljenitsyne et fin connaisseur de la culture russe, Hervé Mariton, ancien député LR, est maire de Crest (Drôme).

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B. « FAMILLE ET SOCIÉTÉ ». GPA : la fonction de la loi ne consiste pas à consacrer un déni du sujet.

Posté par papaours le 12 avril 2018

Tiré du Figaro du 14 mars 2018

 

Tribune collective

Dès que la grossesse est assez avancée, le futur bébé est un sujet singulier et la loi ne doit pas récuser son statut de sujet, argumentent Myriam Szejer, pédopsychiatre, Catherine Dolto, haptothérapeute, Louise Lambrichs, écrivain, et Jean-Pierre Winter, psychanalyste, ainsi que leurs cent soixante cosignataires*.

 

 

Tribune collective

Dès que la grossesse est assez avancée, le futur bébé est un sujet singulier et la loi ne doit pas récuser son statut de sujet, argumentent Myriam Szejer, pédopsychiatre, Catherine Dolto, haptothérapeute, Louise Lambrichs, écrivain, et Jean-Pierre Winter, psychanalyste, ainsi que leurs cent soixante cosignataires*.

 

l’occasion des États généraux de la bioéthique, des voix s’élèvent pour et contre la gestation pour autrui (GPA), avec divers arguments plus ou moins pertinents mais toujours utiles à l’opinion pour tenter de penser les enjeux de ces nouvelles pratiques – enjeux qui débordent largement le champ médical proprement dit.

 Pour notre part, si nous nous opposons fermement à la légalisation de cette pratique (tout en prenant acte de la situation actuelle, à savoir que les enfants issus de cette pratique sont reconnus comme citoyens de plein droit dans leur pays de naissance), c’est que la loi, dont la fonction symbolique et structurante est capitale, n’a pas pour fonction d’inscrire, à l’origine de l’existence d’un être humain, un déni de son statut de sujet (comme source autonome de son désir).

Plusieurs semaines avant sa naissance, le bébé reconnaît déjà la voix de son père et de sa mère, il connaît l’entourage qu’il va retrouver à l’air libre après l’accouchement. C’est sur ces repères qu’il va s’appuyer pour grandir et se développer.

Précisons d’emblée que nous ne remettons nullement en cause pour autant le droit à l’avortement (qui se situe selon la loi dans les trois premiers mois de la grossesse). Mais nous savons que le futur bébé – comme nous l’enseignent les travaux scientifiques ainsi que l’expérience clinique – est un sujet avant même de voir le jour. C’est un sujet singulier qui, dès le moment où il est assez développé dans le ventre de sa mère, est en mesure de nouer avec son entourage des liens qui seront ses premiers repères affectifs. Ces liens ont une grande influence sur son développement, via l’épigénétique et la plasticité neuronale très actives dans cette période de la vie. Pendant la grossesse, le bébé partage une intense intimité avec sa mère et son entourage, qui est constitutive de son identité. Plusieurs semaines avant sa naissance, il reconnaît déjà la voix de son père et de sa mère, de sa fratrie, il connaît l’entourage qu’il va retrouver à l’air libre après l’accouchement, et c’est sur ces repères qui perdurent, de sa vie prénatale à sa vie aérienne, qu’il va s’appuyer pour grandir et se développer.

Si nous ne prétendons pas parler « au nom du bébé » (car personne ne sait ce qui se passe dans sa tête), nous pouvons, en nous fondant sur l’état des connaissances, prendre position en tant qu’adultes contre une loi qui lui dénierait ce statut de sujet, et qui viendrait d’emblée le considérer seulement comme un objet et détruire « légalement » ces liens fondateurs, tout cela pour ne pas frustrer des couples qui semblent ne voir dans « le bébé » qu’un objet de désir.

Beaucoup de gens ont eu le malheur de vivre la destruction de ces liens précoces et les thérapeutes savent combien ce drame les affecte, toute leur vie durant. Mais c’est une chose de faire face à des traumas parfois ravageurs, et autre chose d’organiser ces traumas par la loi. Si le législateur se faisait lui-même .l’acteur de cette transgression majeure, alors nous ne devrions plus être surpris, dans notre société, d’être tous considérés uniquement comme des objets – puisque le fondement de notre démocratie est que nous sommes tous égaux en droit.

En d’autres termes, légaliser la GPA constituerait, non pas un « progrès » (comme le croient souvent ceux pour qui innovation technique est synonyme de progrès), mais une régression catastrophique au regard de nos connaissances. Ces connaissances sont de notoriété publique. Tout un chacun peut y avoir accès s’il le désire.

C’est la raison majeure, parmi d’autres également valables à nos yeux, pour laquelle nous restons opposés à la légalisation de la gestation dite « pour autrui » – « l’autrui » en question n’étant manifestement pas le bébé.

 

* La liste intégrale des cent soixante personnalités cosignataires – médecins, psychologues, psychanalyste – peut être lue sur Figaro Vox.

 

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B. « RELIGION ». A PROPOS de l’ISLAM.

Posté par papaours le 25 février 2018

Vous trouverez dans cet articles deux textes tirés de Familles Chrétiennes (N° 2092, du 17 au 23 février 2018) qui relatent des conversations entre le frère Jean Druel (directeur de l’institut dominicaine d’études orientales), le frère Adrien Gandiard (du même institut) Madame Clothilde Hamon et Monsieur Samuel Pruvot.

 

1. L’oasis intellectuelle des dominicains du Caire

 

Au Caire, des dominicains ont fait le choix de consacrer leur vie à l’étude de l’islam. Reportage chez ces chercheurs-prêcheurs installés au cœur du monde musulman.

 

Palmiers, papyrus, grenadiers, goyaviers, dragonniers de Madagascar, lys du Bengale… Poussez la porte du couvent des dominicains du Caire et deux cents espèces végétales vous contemplent. Une oasis paisible qui tranche avec le tumulte des rues sales et bruyantes du Caire. À l’intérieur du parc, sous la protection du feuillage épais de deux immenses ficus, quelques personnes prennent le café. L’ambiance est détendue. Les discussions vont bon train et basculent du français vers l’arabe en passant par l’anglais.

 

Installé dans un fauteuil en osier, le Frère Jean Druel parle avec passion des plantes et des arbres du jardin. Il est le directeur de l’Institut dominicain d’études orientales (Idéo), un centre de recherche fondamentale sur les dix premiers siècles de l’islam qui rassemble une vingtaine de chercheurs. Plongé dans une explication sur les spécificités des banians de Malaisie, il s’in­terrompt net en voyant arriver un jeune Égyptien, sac à dos Eastpak à l’épaule. «C’est déjà l’heure?, s’étonne le dominicain. Eh bien, allons-y!», semble-t-il dire en arabe. Puis, il se lève et remonte l’allée, pour s’effacer derrière le moucharabieh du couvent. Le jeune homme qui le suit est musulman. Il étudie à AI-Azhar, la prestigieuse université musulmane millénaire située non loin de l’Idéo. Il vient prendre conseil auprès des dominicains pour réaliser son doctorat. Une scène tout à fait banale dans ce lieu aussi fascinant que déroutant, où il faut mettre à jour en permanence son logiciel de pensée. Ici, des chercheurs catholiques consacrent leur vie à l’étude de l’islam et collaborent étroitement avec les intellectuels musulmans. Dans le contexte actuel, cela détonne. Des idéalistes inconscients et déconnectés de la réalité ?

 

De France, certains le soupçonnent. Mais, installés au cœur du Caire, ces religieux ont une expérience incarnée du monde musulman. Sans jamais fermer les yeux sur les horreurs des islamistes, notamment contre les Coptes d’Égypte, sans tomber dans un optimisme béat concernant le dialogue inter-religieux, ils travaillent à une mission : comprendre l’islam de l’intérieur. Cette ambition remonte au début du XXe siècle. Dans le sillage de l’École biblique de Jérusalem — qui révolutionna l’exégèse, les dominicains cherchent un lieu pour étudier l’islam comme objet scientifique. C’est dans la capitale égyptienne, foyer intellectuel musulman le plus important à l’époque, que sont jetées les premières bases de cet institut. Quelques années plus tard, l’Église confirme l’intuition des fondateurs, comme elle le fait pour l’Institut pontifical d’études arabes et d’islamologie, fondé par les Pères blancs à Tunis, en 1926. Rome a un besoin urgent de connaître l’islam et trouve en ces lieux l’expertise qui lui manquait. Dans les années 1960, le concile Vatican II fait émerger la cause du dialogue islamo-chrétien. Derrière la déclaration Nostra aetate, qui dit pour la première fois que « l’Église regarde avec estime les musulmans qui adorent le Dieu un », se cache un Égyptien, le Père Georges Anawati, l’un des fondateurs de l’Idéo.

 

« On peut légitimement avoir peur du monde musulman, affirme le Frère jean Druel. Un professeur d’Al-Azhar m’a dit un jour: « Avec tout ce qu’on entend dans les médias sur le terrorisme islamique, si j’étais un Français, je serais probablement islamophobe…«  Mais pour le religieux, la peur n’est pas une raison pour se désintéresser de l’islam. Au contraire. « Nous n’avons pas le droit de nous enfermer dans la crainte et de nous y complaire. Surtout quand on se dit chrétien. Une religion qui a mille cinq cents ans d’existence, qui s’étend historiquement de la Mauritanie à l’Indonésie, peut mériter qu’on s’y intéresse avec sérieux. Évacuons déjà un cliché: mille cinq cents ans d’islam ce n’est pas mille cinq cents ans de Daech. Sinon, nous n’existerions plus et il n’y aurait pas dix millions de chrétiens en Égypte!»

 

Chez les dominicains du Caire, on aime la logique. Alors, on applique à la lettre l’équation de l’Évangile. Le Christ demande d’aimer son prochain ? Soit. Comme on ne peut aimer l’autre sans le connaître, il faut l’étudier rigoureusement. Les heures passées à user les bancs des bibliothèques, ces religieux n’en ont pas peur. Étudier et prier, ils ne font à peu près que cela.

 

Dans un des bureaux qui jouxtent la bibliothèque du couvent, le Frère Mateos, 31 ans, travaille sa thèse sur Suhrawardi, un philosophe arabe mort en 586 de l’ère islamique. Originaire du Brésil, il étudie cet auteur depuis six ans. Il a dû pour cela apprendre l’arabe, ou plutôt « de » l’arabe comme s’amusent à dire ici les dominicains, conscients qu’il est impossible de faire le tour de cette langue. « Le monde actuel se satisfait de réponses rapides. Chez nous, c’est le contraire. Notre travail de chercheurs est de descendre dans la complexité du sujet, avec humilité, parce que nous savons que nous ne le maîtriserons jamais totalement, explique le trentenaire.

 

CENT CINQUANTE MILLE OUVRAGES RÉUNIS ICI

 

À quelques mètres de son bureau, un étudiant à la barbe bien taillée noircit des pages. En doctorat à l’université AI-Azhar, il profite de la bibliothèque de l’Idéo ouverte le vendredi, contrairement aux autres, pour avancer ses recherches. Il peut compter sur les cent cinquante mille ouvrages réunis ici. Langue, grammaire, histoire du prophète, loi et jurisprudence, philosophie, littérature, médecine, histoire des sciences… : toute la civilisation islamique repose sur ces longues et hautes étagères. « Nous essayons d’être exhaustifs sur tous les textes du patrimoine arabo-musulman des premiers siècles de l’islam, jusqu’au XVII, lorsque les Ottomans arrivent de Turquie et où la culture arabe commence à décliner », explique le Frère René-Vincent, prieur de la communauté et directeur de la bibliothèque. Écumant les grandes foires du livre, il rapporte chaque année près de trois mille nouveaux volumes. « Les étudiants musulmans sont très flattés que des chrétiens s’intéressent à eux et mettent leurs sources à disposition », raconte Dala Adib, une Égyptienne responsable du catalogue.

 

« On pourra raconter tout ce qu’on veut, si on ne dialogue pas avec les musulmans, c’est la guerre qu’on obtient » Frère René-Vincent

 

À travers ces échanges intellectuels, des liens d’amitié réels se créent et permettent d’avancer dans la recherche de la vérité sur l’islam. À ceux qui pensent ce travail inutile, le Frère René-Vincent se plaît à citer le Père Anawati qui disait qu’il « fallait avoir une patience géologique avec l’islam ». « Nous ne savons pas comment les choses évolueront. Mais nous savons qu’il faut aimer. On pourra raconter tout ce qu’on veut, si on ne dialogue pas, c’est la guerre qu’on obtient ».

 

Des propos qui pourraient sembler naîfs. Mais lui sait de quoi il parle. Il a été ordonné par Mgr Claverie, l’évêque d’Oran assassiné en 1996 en Algérie et dont l’annonce de la béatification vient d’être faite par le pape.

 

LE MONDE ARABO-MUSULMAN EST ENTRÉ EN CRISE

 

Reconnus pour leur expertise par les élites musulmanes, les dominicains assistent en premières loges au tremblement de terre intellectuel qui secoue le monde arabe. Confronté à la modernité occidentale, il est entré en crise. « Une question que nous posent souvent nos étudiants est la suivante: Comment faites-vous pour être totalement modernes et rationnels… et garder la foi ? », rapporte le Frère Jean Druel. Pour lui, comme pour d’autres spécialistes (voir plus bas), le monde musulman vit une période de schizophrénie. « Nous avons parfois l’impression qu’ils s’imaginent qu’en ouvrant la porte à des outils méthodologiques non musulmans pour étudier leur religion, l’ensemble s’effondrera. C’est un peu comme lorsque, au début de l’École biblique de Jérusalem, beaucoup avaient peur de soumettre le texte biblique à la critique archéologique, historique ou bien littéraire. Le Père Lagrange, lui, était convaincu qu’il était sain et nécessaire de chercher la vérité avec une méthodologie critique. Aujourd’hui, l’Église a acquis cette certitude. Dans le monde arabe, c’est encore en débat. »

 

2.  PENSER L’ISLAM AU-DELA DES CLICHES

L‘islam fait peur. Mais, pour le Frère Adrien Candiard et le philosophe Rémi Brague, ce n’est pas une raison pour raconter n’importe quoi.

« Ben dites donc, ça a l’air compliqué … » confiera le serveur du restaurant parisien où nous avons fait se rencontrer deux éminences de la recherche sur l’islam: Adrien Candiard, dominicain du Caire, auteur de « Comprendre l’islam. Ou plutôt pourquoi on n’y comprend rien » (Flammarion), après une conférence mémorable donnée à Paris, le 21 novembre 2015, au lendemain des attentats… Et Rémi Brague, historien de la philosophie, d’envergure internationale.

 

Le jeune Frère et le vieux sage: l’affiche est belle, mais pas commode, parce que chacun aborde la question avec une sensibilité différente, très empathique et spirituelle pour le premier, plus distanciée et critique chez le second. Pourtant, à ce niveau d’érudition, malgré les préventions réciproques, l’écoute mutuelle est belle à voir. Complice même. Au fil de la discussion, c’est une approche rare de l’islam qui se fait jour, sans concession au catastrophisme ou à la naïveté ambiante, sur un sujet où pullulent les faux spécialistes et les pétitions de principe.

 

Repères :

  • Sunnisme: courant majoritaire dans L’islam (85% des musulmans), fidèle à la tradition (Sunna) consignée dans les hadiths relatant l’enseignement et la vie de Mahomet.
  • Chiisme: courant minoritaire (10% à 12% des musulmans) se réclamant d’Ali, cousin et gendre de Mahomet. Les chiites attendent l’arrivée du Mandi, sorte de Messie.
  • Le Salafisme: doctrine issue du sunnisme prônant le retour aux valeurs fondamentales et rompant avec la tradition. Les salafistes ont une lecture littérale des textes.

 

Que connaît-on des origines de l’islam ?

 

Adrien Candiard : On a longtemps pensé qu’on savait tout sur les origines de l’islam, parce qu’on avait une documentation considérable et très détaillée: les Sira (les biographies de Mahomet) et les hadiths (anecdotes et propos rapportés). Dans les années 1970, l’historiographie occidentale entame un travail de critique de ces sources. Elle constate que tous ces documents ont été mis par écrit tardivement (fin du VIIIe siècle) et qu’ils sont liés au projet idéologique de pouvoir de l’empire abbasside naissant. Cette approche décapante concluait qu’on ne pouvait donc rien prendre au sérieux.

 

Après cette période hypercritique, la recherche contemporaine adopte une position plus équilibrée, en développant des outils d’évaluation des sources plus fins ou en trouvant d’autres sources. Ainsi, notamment parce qu’on a mis en valeur des sources non islamiques, plus personne ne remet en question l’existence historique de Mahomet.

 

Rémi Brague : La question des origines paraît encore inaccessible. On sait en effet qu’un «Mahomet» a existé. Mais est-ce celui dont parle la plus ancienne biographie officielle – la fameuse Sira – rédigée cent cinquante ans après les faits ? Personne ne s’appelait comme ça avant lui… Quant au Coran, les études textuelles, ébauchées au XIXe siècle, ont sommeillé jusqu’aux années 1970.

 

On ne dispose toujours pas d’une édition critique du Coran. L’histoire ne peut pas saisir quelque chose de solide avant le IX, siècle.

 

Comment se faire une idée de l’islam avec aussi peu d’éléments?

 

R. B.: Ce qui nous intéresse, c’est la dogmatique musulmane qui se cristallise dans les années 800. Depuis lors, tous les musulmans pieux considèrent le Coran comme dictée surnaturelle de Dieu, admettent la direction de la prière vers La Mecque, et partagent l’idée que le seul législateur légitime, c’est Dieu. La difficulté aujourd’hui, c’est que tout le monde essentialise l’islam en disant: « Le vrai islam, c’est ça » , ou « Ceci n’a rien à voir avec l’islam ». En même temps, Socrate passait son temps à chercher des essences. Il faut quand même trouver des éléments un peu précis pour travailler.

 

A. C.: Penser que l’histoire nous donnerait la clé du « véritable islam » est profondément naïf. L’islam, c’est ce que croient les musulmans, dans leur diversité. Toutes les essentialisations de l’islam sont ineptes, aussi bien celle qui veut en faire une religion violente que celle qui le proclame religion de paix et d’amour.

 

Le problème de ces deux essentialismes, c’est qu’ils ne répondent pas à la question « Qu’est-ce que c’est ?», mais «est-ce que c’est bien ou mai? ». Car, pour des questions de contextes tout à fait compréhensibles aux yeux des Français contemporains, l’islam n’est pas un objet qu’on peut regarder avec détachement comme si l’on assistait à un cours au collège de France sur les Mayas ou la Rome antique.

 

Le salafisme est-il l’expression de la tradition ou un enfant de la modernité ?

 

A. C.: On ne comprend rien à ce qui se passe dans le monde musulman si l’on adopte le schéma des Lumières, selon lequel il y aurait un. monde religieux obscurantiste, puis arriverait la raison à laquelle la religion peut parfois s’acclimater, pour devenir plus ouverte et tolérante. L’erreur serait de croire que le salafisme est un mouvement traditionnel ancien qui va peu à peu s’adapter à la modernité. C’est un mouvement moderne, né au moment où la société islamique traditionnelle a été mise en crise par la modernité occidentale, dont la domination a été totale (technique, scientifique, militaire…).

 

Face à ce désastre, des réformateurs ont estimé nécessaire de revenir à un islam originel, en rupture avec des siècles de tradition. Certains ont cru pouvoir l’identifier au wahhabisme, un mouvement rigoriste d’Arabie prônant un islam bédouin très simple, loin des constructions intellectuelles et juridiques complexes de l’islam traditionnel. Étant enfant du monde moderne, le salafisme a l’avantage d’avoir un positionnement très net sur toutes les questions posées par le monde moderne (droits de l’homme, égalité des sexes, démocratie…), là où l’islam traditionnel est démuni.

 

R. B.: Vous parlez de schizophrénie, je parlerais aussi de souffrance. Pendant des siècles, les musulmans ont vécu avec la certitude de professer la religion qui parachevait les deux autres étages de la fusée: judaïsme et christianisme. L’islam avait fini par mettre le satellite en orbite ! Il apparaissait alors comme la religion la plus moderne, le dernier cri. C’était rendu plausible par l’avance culturelle — mathématiques, médecine, philosophie — des pays musulmans durant l’âge d’or, incontestable jusque vers le XIIe siècle.

 

Aujourd’hui, les musulmans sont déchirés. Ils croient avoir la religion la plus moderne, ils se sentent, en politique, dans le social, la lanterne rouge du monde. En économie, le pétrole est une bénédiction, mais s’enrichir sans travailler est une habitude catastrophique. Certains propagandistes se consolent avec le concordisme: l’atome, les microbes, Darwin, tout serait déjà dans le Coran, et le Prophète aurait inventé la démocratie… Il faut percevoir cette souffrance pour comprendre la naissance tardive du salafisme comme une revanche sur l’Occident.

 

Comment décrire le jeu de miroirs entre le monde musulman et l’Occident?

 

A. C.: Une partie du monde occidental se sent menacée par l’islam dans son être même. Le symétrique existe dans le monde musulman, en particulier arabe, où la société traditionnelle a été bouleversée par l’entreprise coloniale et vit comme le reste du monde au rythme des productions culturelles amé­ricaines, sans parler des interventions militaires occidentales qui donnent le sentiment que la « chrétienté » (fantasmée) est conquérante. Cela les ferait rire qu’on leur dise que, vu de France, l’islam est conquérant. Il y a une incompréhension, une ignorance symétrique des uns et des autres.

 

R. B.: Une ignorance réciproque, mais pas symétrique, car nous, nous savons que nous ne connaissons pas l’histoire de l’islam. Eux savent déjà ce que c’est que le christianisme (et le judaïsme), puisque le Coran vous l’explique noir sur blanc. Ils s’intéressent aussi peu au christianisme que l’homme de la rue occidental s’intéresse aux religions primitives, à la tribu des Nambikwaras.

 

 

Cela explique-t-il le «succès» contre-nature du salafisme sous nos latitudes?

 

A. C. : Le salafisme s’est récemment imposé, sinon comme nouvelle orthodoxie, du moins comme une référence majeure de l’islam. On soutient implicitement sa prétention à représenter le « véritable » islam quand on parle de « musulman modéré », expression qui laisse entendre que plus on est musulman, plus on devient salafiste. Cette position est catastrophique pour le musulman de la rue. Le salafisme n’est pas un surplus d’islam; c’est une manière d’être musulman, qui n’est ni plus ni moins islamique qu’une autre.

 

R. B.: Le français possède l’article indéfini: je dirais que le wahhabisme n’est pas « le » vrai islam, mais « un » vrai islam. Cela dit il faut savoir reconnaître l’homme musulman comme un homme religieux. Il n’a pas la foi théologale évidemment, mais il pratique la vertu de religion.

 

L’islam se veut d’ailleurs la religion « naturelle » par excellence. Ce que les occidentaux admirent chez les musulmans, ce n’est pas leur foi, mais leur pratique, leur culte. Cela avait frappé Charles de Foucauld au Maroc. La limite c’est que la vertu de religion est toujours susceptible d’excès et de défauts. Tel n’est pas le cas des vertus théologales. On ne pourra jamais avoir trop de foi, trop d’espérance ou trop de charité.n

 

Propos recueillis par Clotilde Hamon et Samuel Pruvot Photos : J. Melin pour FC

 

ATHÉISME DANS LE MONDE MUSULMAN

 

Inconcevable hier encore, l’athéisme serait en expansion, notamment du fait de la pénétration de la modernité occidentale dans le monde arabo-musulman. Toujours tabou (treize pays musulmans le condamnent encore par la peine de mort), il reste difficile à mesurer. Le dernier sondage sérieux date de 2012. Il montrait que l’Arabie Saoudite comptait 5% d’athées (Win-Gallup). « Daech fait aussi office de vrai repoussoir », rapporte le Frère Jean Druel « Si c’est ça l’islam, alors je ne suis plus musulman », entend-on régulièrement. En France aussi, le sujet émerge. Un exemple: la page Face book « Conseil des ex-musulmans de France » rassemble près de 10 000 fans. On peut y lire la difficulté d’assumer de ne pas avoir la foi. Ses membres réclament d’ailleurs « l’interdiction de toute forme de menaces et d’intimidations religieuses ».

 

 

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B. « RELIGION ». 70 ème miracle à Lourdes

Posté par papaours le 16 février 2018

Sœur Bernadette raconte sa guérison « miraculeuse »

La religieuse a livré pour la première fois le récit de son rétablissement éclair, après une visite à Lourdes.

Article de Jean-Marie Guénois. Le Figaro du 14 février 2018

 

C’est une petite souris blanche cachée derrière une forêt de micros et de caméras. Timide, la «miraculée» de Lourdes, soeur Bernadette Moriau, apparaît devant la presse, avec son pull en laine blanche et sa croix en T de franciscaine, dans la salle du diocèse de Beauvais. Humble et rayonnante, elle a 79 ans, mais saute d’un bond agile sur l’estrade. La religieuse est visiblement en bonne santé ! Elle a été reconnue miraculeusement guérie par l’Église catholique le 11 février 2018 (lire nos éditions du 12 février) d’un syndrome de la queue de cheval (atteinte pluriradiculaire des racines lombaires et sacrées) qui la paralysait. Les faits se sont produits, juste après un pèlerinage à Lourdes. Émue – car elle a tenu dix ans le secret « par obéissance à l’Église » -, c’est la première fois qu’elle se raconte en public. Souvent, elle saisira son mouchoir blanc pour s’essuyer les yeux.

 

« Je n’ai jamais demandé la guérison, explique-t-elle, mais, à Lourdes, en février 2008, j’ai prié pour les malades plus jeunes que moi qui m’entouraient. » Elle revient ensuite dans sa communauté près de Beauvais : « J’étais dans la chapelle devant le Saint-Sacrement. C’était le Il juillet 2008, il était 17h45. J’ai senti un bien-être, une détente dans tout le corps, une chaleur qui m’a traversée. De retour dans ma chambre, une voix m’a dit : « Enlève tes appareils.  » Dans un acte de foi, j’ai tout enlevé, corset, attelle… Mon pied était redressé, je pouvais bouger, je n’avais pas mal. J’ai arrêté la morphine que je prenais à forte dose depuis des années. Tout était rentré dans l’ordre. Le lendemain, je suis allée marcher cinq kilomètres dans la forêt! »

 

Le 70ème cas reconnu

 

Elle poursuit : «J’ai beaucoup pleuré… Je disais : « Pourquoi moi, Seigneur? Tant d’autres en auraient plus besoin… » On est dépassé. Mais ce n’est pas pour moi, c’est en Église que j’ai reçu cette guérison. Elle est pour la vie. » Elle insiste : «Je ne me présente pas en miraculée, ce serait prétentieux, je vis ce que l’on me demande. » Elle rêve toutefois d’une petite faveur : «Si le pape François m’appelait, je serais contente!» Et lance cette conclusion : « Je reste moi-même, je ne suis pas une star, je reste une petite soeur. Avec sainte Bernadette, j’aime à redire que je suis chargée de vous le témoigner, mais je ne suis pas chargée de vous le faire croire. » Et si elle retourne à Lourdes tous les ans, c’est pour «rendre grâce et accompagner et aider les malades ».

 

Mgr Jacques Benoît- Gonnin, évêque de Beauvais, qui a eu la responsabilité de reconnaître le miracle, avait introduit son témoignage : « Elle était gravement handicapée et malade; elle a été brutalement guérie. » Lui-même dit avoir imploré Dieu afin de recevoir un « signe » le confirmant dans sa décision de reconnaître le miracle.

 

Président du bureau des constatations médicales de Lourdes, le Dr. Alessandro de Franciscis, également présent, est revenu, lui, sur la longue contre-enquête médicale impliquant « 300 médecins» et finalement tranchée par le vote en 2016 d’un comité international de «27 professeurs de médecine », à l’unanimité «moins une voix». « Sœur Bernadette a vécu un calvaire pendant quarante ans, témoigne-t-il. Je l’ai reçue en 2006, mais, à ce stade, elle était pour moi une « guérison supposée », car nous travaillons comme membres du corps médical, et non comme membres de l’Église catholique. C’est seulement après un travail médical rigoureux et collégial que nous avons conclu à une guérison inexpliquée par la science.» Sur 7.400 cas de guérison déposés depuis 160 ans, c’est la 70ème guérison reconnue. Lourdes n’est pas obsédée par les miracles, c’est un lieu de pèlerinage marial, mais il s’y passe des choses extraordinaires. 

 

 

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B. « RELIGION ». COMMENT PEUT-ON ÊTRE CATHOLIQUE ?

Posté par papaours le 29 janvier 2018

Tiré du Figaro du 25 janvier 2018-01-29

 CHRONIQUE de Luc Ferry

 

Telle est la question à laquelle Denis Moreau, l’un des philosophes chrétiens les plus profonds du temps présent, entreprend de répondre dans son dernier livre (qui porte tout simplement ce titre, au Seuil). Et pour ne pas se faciliter la tâche, il part du constat, factuellement peu contestable, que « pour le catholicisme aujourd’hui, ça ne va pas fort ! ». Ses chiffres sont accablants : seuls 4 % des Français vont à la messe le dimanche alors qu’ils étaient plus de 30 % en 1950 et encore 15 % en 1980. 95 % des enfants étaient baptisés en 1950, ils ne sont plus que 30 % tandis que l’Église elle-même s’étiole à une vitesse vertigineuse : 45 000 prêtres en 1960, 25 000 en 1990… ils ne sont plus aujourd’hui que 6 000 à avoir moins de 65 ans… À ce rythme, combien en 2030 ? Alors Moreau, fervent catholique mais aussi éminent professeur de philosophie à l’université de Nantes, prend le problème à bras-le-corps, non pour convaincre à tout prix, mais pour expliquer, en empruntant pour une part la voie ouverte par Pascal, que « parier » sur le catholicisme est tout sauf déraisonnable. Et il donne, justement, ses raisons : s’il est catholique, c’est « parce qu’il n’est pas superman », parce qu’il y a de « bonnes raisons de croire en Dieu », « parce que Jésus », « parce qu’il aime la vie et

qu’elle est plus belle et joyeuse quand on est croyant », « parce qu’il aime aussi l’Église » malgré ses errements passés, mais surtout, et c’est là l’essentiel, parce qu’il n’a pas envie que « ce soit la mort qui gagne à la fin ».

 

C’est le point crucial, la « Bonne Nouvelle » par excellence (étymologiquement, l’Évangile, en grec : eu – anggelia) : la mort n’est pas le fin mot de l’existence, ou pour mieux dire, le mot de la fin, car le Christ nous promet de la faire mourir. Cette promesse ne change pas seulement notre avenir, comme dans le Pari de Pascal, mais elle bouleverse et enchante d’ores et déjà notre présent, ici et maintenant, pourvu bien entendu qu’on ait la foi : « Dans l’optique chrétienne, la découverte du tombeau vide constitue ainsi un ou même LE moment pivot dans l’histoire de la compréhension que les hommes ont de leur condition, et le jour de Pâques celui d’une mutation existentielle qui inscrit la vie humaine dans une situation et un horizon nouveaux ». Comme le dit Emmanuel Carrère dans son magnifique livre, Le Royaume, que Moreau cite à cette occasion : « En un point précis de l’espace et du temps, s’est produit un événement impossible qui coupe l’histoire en deux, avant et après, et qui coupe aussi l’humanité en deux, ceux qui ne le croient pas et ceux qui le croient ». C’est ainsi dans la croyance de la mort de la mort, de la résurrection des êtres humains « corps et âme », de ce « corps glorieux » qui apparaît dans l’épisode de la résurrection de Lazare, donc dans la promesse que nous allons retrouver après leur mort ceux que nous avons aimés en cette vie, que tout se joue. Il est clair qu’à cette promesse, dans un univers désenchanté par l’essor des sciences positives, les objections ne manquent pas. Moreau les analyse une à une, en toute objectivité, et sa réponse la plus forte tient au fond en un seul argument, à savoir qu’en la matière, tout est affaire de croyance, pour ceux qui ne croient pas tout autant que pour ceux qui croient. D’évidence, en effet la question de l’existence de Dieu se meut par nature hors du champ de la science : s’il est impossible de démontrer stricto sensu son existence, il est tout aussi impossible de prouver son inexistence, en quoi l’athéismes une croyance comme une autre, tout aussi indémontrable que son opposé. La conclusion de Moreau est alors tout simple : pourquoi ne pas accorder sa confiance à cet être extraordinaire que fut Jésus dès lors qu’on « vit mieux en faisant sienne la croyance que la mort a été vaincue par Lui qu’en ne l’adoptant pas. Pourquoi, dans ces conditions, ne pas l’adopter ? En tout cas, il existe des raisons de le faire… », et ce sont ces raisons que le livre déploie une à une, en examinant arguments et contre-arguments.

 

Un athée objectera bien sûr que plus une croyance est intéressée, moins elle est crédible. Comme un homme qui, dans le désert, mourant de soif, aperçoit dans son mirage une source claire, celui qui a peur de la mort et qui voudrait ne jamais perdre ceux qu’il aime, n’est-il pas tenté par une promesse qui vient justement combler ses espoirs les plus ardents ? En toute hypothèse, ainsi plaide Moreau, la réponse à cette question est et restera à jamais affaire de foi.

 

En quoi la Révélation ne pourra, par sa nature même, jamais être vaincue par la rationalité scientifique.

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C. « DIVERS ». Peut-on punir les « fake news » sans instaurer une police de la pensée ?

Posté par papaours le 18 janvier 2018

Tiré du Figaro du 16 janvier 2018

 

Article de Madame Chantal Delsol, philosophe

 Fausses nouvelles

Lors de ses voeux à la presse, Emmanuel. Macron a annoncé son intention de mettre en oeuvre une loi contre la propagation de la désinformation sur les réseaux sociaux en période électorale. Si les contours en sont encore assez flous, cette mesure annoncée inquiète les opposants au président de la République, qui y perçoivent un risque de censure. Pour la philosophe Chantal Delsol, la possibilité du mensonge est le prix à payer pour la liberté d’expression. Toute tentative de définir précisément les « fake news » aboutirait à un contrôle de l’opinion. L’essayiste Mathieu Laine estime, lui, qu’on dramatise les intentions du président, tout en estimant qu’il vaut mieux en passer par l’éducation que par la loi.

 

 

Le président de la République vient d’annoncer qu’il se saisirait du problème des dites « fake news », ces fausses nouvelles annoncées dans les médias pour renforcer un programme politique ou un courant de pensée, capables d’induire en erreur l’opinion publique et de faire changer frauduleusement le vote des citoyens. Il parle de contrôler la véracité et de légiférer pour pouvoir parvenir à des sanctions, au moins en période électorale.

 

Les fausses nouvelles représentent l’un des poisons de la vie démocratique, de même que les méchantes rumeurs de village sont l’envers haïssable de la belle sociabilité. La liberté de la presse permet de tout dire, et nous nous en félicitons. Elle permet aussi d’inventer n’importe quoi pour faire prévaloir son point de vue auprès d’électeurs hésitants ou peu informés. Qu’on n’essaie pas de nous faire croire que le genre fausse nouvelle est né avec Donald Trump ou avec les partisans du Brexit. Ou qu’Emmanuel Macron en serait la première victime historique. Il suffit de se rappeler l’époque où une certaine presse affirmait que les goulags soviétiques n’existaient pas (envoyant l’infortuné Kravchenko au procès), ou plus tard que L’Archipel du Goulag avait été écrit par la CIA, et plus tard encore, où l’on écrivait partout que François Mitterrand n’avait jamais été décoré de la francisque. Il est impossible de citer une période de l’histoire démocratique qui ait été épargnée des fausses nouvelles de toutes sortes. On pourrait multiplier les exemples d’éhontés mensonges inventés pour une Cause et relayés par la presse. Mais cela marche aussi bien quand il s’agit des personnes. Et il est inquiétant de se rendre compte qu’Emmanuel Macron n’a pas supporté les fausses rumeurs colportées sur sa vie personnelle, comme si ce n’était pas le lot de tout politique en campagne et il lui faudrait une loi pour pouvoir venger ces affronts… Si on ne supporte pas de voir raconter par la presse qu’on possède un compte (inexistant) aux Bahamas ou qu’on porte une Rolex (inexistante), alors .il vaut mieux s’abstenir de sortir au grand jour, où les haines sont tenaces et l’air toujours vicié. Celui qui se trouve dans le collimateur des médias pour des raisons politiques, peut voir sa propre vie réinventée par la désinformation et sans rien pouvoir faire. Sauf si on lui a porté des coups bien prévus par la loi (antisémitisme, homophobie), la victime de la fausse nouvelle se trouve pratiquement sans défense. Son « droit de réponse », si peu appliqué et par des voies si complexes, ne vaut pas grand-chose. Elle peut juste attendre que l’orage passe – la vérité finit toujours par triompher, on finit par savoir comment a été écrit L’Archipel ou que tel présumé innocent mais donné pour coupable, n’était pas coupable – mais en général le démenti passe inaperçu et enfin les plumes infectes s’en tirent indemnes. Alors pourquoi tout à coup le genre fausse nouvelle apparaît-il insupportable ? Pourquoi faudrait-il s’en saisir davantage aujourd’hui qu’hier ? Les fausses nouvelles ont-elles pris tout récemment une ampleur inégalée – d’où la nécessité de se saisir du problème ? La liberté de la presse permet aussi les mensonges par la presse. Ils sont si liés l’un à l’autre que nous préférons risquer les mensonges pour demeurer libres de dire les vérités. Les réseaux sociaux multiplient les occasions de lancer de fausses nouvelles en même temps que les opportunités des échanges. D’autant que sur les réseaux, l’anonymat prospère : on peut lancer n’importe quelle affirmation sans en prendre la responsabilité. Il existe toujours des courants de pensée (auparavant la gauche communiste, aujourd’hui les courants populistes) capables de réinventer leur propre « réalité » en prétextant que l’officielle n’est pas la bonne – comme Orwell l’avait abondamment montré.

 

On se réjouirait si notre législateur découvrait un moyen de punir les fausses nouvelles sans instaurer en même temps une police de la pensée. Car qui décidera qu’il s’agit là d’une fausse nouvelle et au regard de quels critères ? Et quel genre d’inquisiteur nous faudra-t-il, capable de déceler les mensonges dans tous les camps, pas seulement chez ceux que l’opinion dominante déteste ? Tous les partis, tous les courants de pensée, pourront-ils demander justice des fausses nouvelles que l’on répand sur eux? Il est à craindre qu’un élan aussi vertueux ne joue pas dans tous les sens. Le président de la République semble convaincu qu’il s’agit là d’un combat de la raison pure contre la post-vérité populiste. C’est beaucoup moins simple que cela. À croire que c’est si simple, on finira par créer un instrument auréolé de vertu pour priver de parole les seuls opposants.

 

Car enfin, et c’est la question cruciale, qu’appelle-t-on une fausse nouvelle ? On nous donne par exemple comme fausses nouvelles toutes les théories du complot, ou bien les promesses électorales intenables, ou bien les propos alarmants (« Daech va infiltrer la vague migratoire »), ou bien les propos trop orientés… On voit que la confusion domine entre le fait objectif et l’opinion. Une théorie du complot par exemple n’est rien d’autre qu’une opinion. Il est très clair, à lire les sites qui réclament la loi sur les « fake news », qu’ils espèrent par là voir punir les opinions qui les dérangent. C’est tout le danger d’une loi. Le législateur n’a pas à séparer la vérité du mensonge, pas plus qu’il n’a à trier les bonnes opinions et les mauvaises. Qui caractérisera la fausse nouvelle, et sur quels critères ? On tremble. La société peut bien se défendre contre les canulars, tout autant qu’elle peut les inventer. Vouloir une loi contre ce genre de perversions, c’est mal aimer la liberté. C’est prendre le risque d’instaurer une police de la pensée.

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B. « RELIGION » . LA FONT DE PERTUS

Posté par papaours le 10 janvier 2018

Article de Sœur Placide O.S.B., Abesse

 Tiré de la lettre des « Moniales » du 26 octobre 2017

 

 Chers amis,

 « La plus grande confrérie du monde, c’est celle des mécontents », a-t-on écrit. Qui n’en fait partie à ses heures ? Il est si naturel de remarquer ce qui cloche dans le monde ! « Mécontent de tous et mécontent de moi », notait Baudelaire. Nous ne parlons pas là d’une juste indignation face au mal – comme serait par exemple la tristesse inspirée par la perte des âmes –, mais d’un état d’esprit insatisfait, du sentiment pénible d’être frustré dans ses aspirations, dans ses droits.

 D’où vient que nous sommes mécontents ? Nous avons reçu de grands dons, nous en recevons continuellement. Mais… au lieu de nous contenter de la réalité, nous demeurons insatisfaits de ce que nous avons, souvent parce que nous nous comparons aux autres. Nous restons comme incapables de trouver la joie dans ce que nous possédons. J’aperçois dans le poulailler une image de cette avidité : des poules picorent avec délices ; voyant que leurs congénères reçoivent quelque chose, elles accourent à toutes jambes pour y goûter, oubliant le bien dont elles jouissaient !

 Nous disposons, quant à nous, de raison et de volonté, donc de la capacité à renoncer à certains désirs. Pour prévenir la dépression, mal du siècle, qui développera une spiritualité du contentement ? Qui saura se satisfaire des dons de Dieu et l’en remercier ? Celui-là connaîtra le festin dont parle le Livre des Proverbes (15,15) : « Le cœur content est dans un festin perpétuel ». Ce repas de fête, un maître des novices bénédictin expliquait comment le savourer : « Je dis à mes novices : au monastère, on est content de ce qu’on reçoit. De temps en temps, faites l’oraison de contentement, en passant en revue tout ce que vous avez reçu au monastère en ayant fait vœu de pauvreté. »

 En effet, dans son chapitre sur l’humilité, saint Benoît déclare que le moine humble est « toujours content » car, convaincu d’être un serviteur inutile, il se trouve toujours assez bien traité. Et Dom Romain Banquet commente : « Être content de toutes choses : de Dieu, de nous-mêmes pour les dons que Dieu nous a départis, de nos supérieurs, de nos frères, de la santé, de la maladie, de la vie et de la mort ; toujours contents, toujours : car c’est là le caractère propre et le fond de la vie religieuse. »

 D’accord, diront certains, mais Dom Romain parlait pour les religieux ! – Certes, mais cette spiritualité ne prend-elle pas sa source dans l’Évangile, notamment dans les Béatitudes ? Ceux qui ne mettent leur bonheur ni dans l’argent ni dans le plaisir, mais dans la volonté divine, sont riches de joie. L’amour de Jésus informe leurs souffrances, leurs joies, leurs déceptions, leurs succès. Il donne sens à tout. Oui, seul le regard de foi nous permet d’adhérer au plan de Dieu, souvent déconcertant à nos yeux humains. « Tu comprendras plus tard », déclara Jésus à saint Pierre. Nous aussi, c’est souvent « plus tard » que nous apercevons la Sagesse infinie qui nous conduit. Lié aux vertus théologales de foi, d’espérance et de charité, le contentement s’apprend, il se demande comme une grâce. Avec lui, la vie est tellement plus douce !

Ce fut l’idée maîtresse de Chesterton, ainsi que l’écrivain en témoigne dans son autobiographie : « Je ne dirai pas que c’est la doctrine que j’ai toujours enseignée, mais c’est la doctrine que j’aurais toujours aimé enseigner. Cette idée, c’est d’accepter toutes choses avec gratitude, et non de les tenir pour dues*. »

 Chers amis, ne soyons plus jamais de la confrérie des mécontents. Terminé ! Noël, la merveilleuse fête des cadeaux, approche. N’est-ce pas le moment de sacrifier tout ce qui, en nous, s’oppose à la joie de Dieu ? En la Nuit sainte, notre Père du Ciel nous offrira son Fils unique. Puissions-nous lui donner cette bonne volonté qui met la paix sur la terre, lui disant, avec le Père Bourdaloue : « Seigneur, je ne sais pas si vous êtes content de moi. Mais ce que je puis dire, et je suis heureux d’en donner ici le témoignage public, c’est que moi je suis très content de vous. »

 

*. Gilbert Keith Chaterton, L’homme à la clef d’or, Les Belles Lettres, Paris

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B. « RELIGION » . LE MOINE A-T-IL DES DROITS ?

Posté par papaours le 10 janvier 2018

 

Tiré de « Les amis du Monastère » du 22 septembre 2017, Abbaye Sainte Madeleine, 84330 Le Barroux

 Article de † F. Louis-Marie, O.S.B., abbé

 

Ne cherchez pas dans la Règle l’expression « les droits de l’homme », vous ne la trouverez pas. Les moines n’ont-ils alors aucun droit ? Formulé ainsi, aucun. Si ce n’est peut-être qu’au chapitre sur les choses impossibles il est dit que le moine a le droit de signaler au supérieur que l’ordre donné dépasse ses possibilités.

 Mais pour comprendre la pensée de saint Benoît, la belle harmonie qu’il veut faire régner dans le cloître, prenons quelques exemples. Le moine a-t-il le droit de posséder un crayon, du papier et toute autre chose indispensable à sa vie contemplative ? Il semblerait que oui, car saint Benoît juge ces objets indispensables, mais il ne dit pas explicitement que le moine « a le droit » de les avoir à son usage, il dit que l’abbé « a le devoir » de les donner. Autre exemple : « l’abbé a-t-il le droit d’être obéi par les moines ? » Nulle part dans la Règle vous ne trouverez ce droit exprimé de façon aussi directe. Non, saint Benoît entend simplement que les moines ont le devoir d’obéir à leur supérieur. Les moines ont-ils le droit de garder leur rang en communauté et ont-ils le droit de recevoir la même affection de la part du père Abbé ? Saint Benoît dit non pas cela, mais que le supérieur a le devoir de ne pas troubler l’ordre sans raison et surtout de ne point faire acception des personnes. Saint Benoît insiste donc sur les devoirs mutuels et non sur les droits.

 Cela semble tout à fait égal puisqu’à la fin les moines ont leur crayon, le père abbé est obéi et l’ordre est respecté. Mais ce n’est pas égal du tout, car l’esprit est tout différent et même aux antipodes dans l’une et l’autre formule. L’une, insistant sur les devoirs, favorise la charité, et l’autre, insistant sur les droits, favorise l’égoïsme. C’est finalement la différence entre la cité de Dieu, où l’amour de Dieu et des autres va jusqu’à la haine de soi, et la cité du diable, où l’amour de soi va jusqu’à la haine de Dieu et des autres.

 Et c’est une des raisons pour lesquelles saint Benoît bannit tout murmure en communauté. En effet, les murmures sont souvent dus à la revendication de droits. Déjà, au début de la Règle, il se moque de ces soi-disant moines qui déclarent saint tout ce qu’ils désirent. Le moine ne doit jamais réclamer pour lui quoi que ce soit, ce qui exprime bien que l’âme du moine s’élève vers Dieu en pensant non pas à ses droits mais à ses devoirs. Il en est de même pour les familles. Saint Paul rappelle non les droits des époux mais bien leurs devoirs mutuels et notamment ceux du mari, qui doit se sacrifier pour son épouse. Ainsi pour les relations entre parents et enfants.

 Et cela est valable pour les entreprises. Aux entretiens d’embauche se présentent de jeunes candidats avec sous le bras un dossier contenant leurs innombrables droits : RTT, vacances et autres grandes valeurs républicaines. Et si les actionnaires ne pensent qu’à leurs dividendes, comment ne pas s’étonner du cercle vicieux qui conduit aux conflits ?

 Et nous pouvons l’appliquer à la presse. Si la règle suprême est « le droit de savoir » comment s’étonner de tant de manques au devoir de la charité et au respect de l’honneur de chacun ? Mais le pire est que, depuis la loi permettant l’avortement, qui a évolué en droit fondamental de la femme, l’esprit de la société est passé du droit de l’enfant, qui était finalement le devoir des parents, à un droit à l’enfant. C’est diabolique.

 Mais nous avons l’exemple et la grâce de Jésus-Christ, qui n’a pas réclamé le droit d’être traité en égal de Dieu mais qui a accompli son devoir jusqu’au bout. Imitons-le.

 

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